« The Morning Show », « BoJack Horseman »… Quand #MeToo s’invite dans les séries, ce n’est pas toujours réussi

BACKLASH Beaucoup de séries tentent d'aborder ce bouleversement dans notre société, mais peu sont celles qui arrivent à le faire correctement.

Anaïs Bordages

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La série d'Apple «The Morning Show».
La série d'Apple «The Morning Show». — APPLE
  • La série d’Apple The Morning Show a introduit, au dernier moment, une intrigue liée à #MeToo à son scénario.
  • Les séries peinent encore à traiter cette actualité et la question du consentement avec pertinence.
  • Il existe des contre-exemples de fictions qui abordent #MeToo avec tact, comme BoJack Horseman ou Unbelievable.

The Morning Show, nouvelle série de la plateforme Apple TV+, s’ouvre sur un bouleversement : le présentateur vedette de l’émission éponyme, incarné par Steve Carell, apprend qu’il vient d’être viré pour harcèlement sexuel. La série suit alors le désarroi de sa collègue, jouée par Jennifer Aniston, mais aussi les états d’âme de l’homme en question, Mitch, qui se morfond chez lui et estime qu’il est victime d’une grande injustice.

La série n’a pas toujours été écrite comme ça. Au départ, il s’agissait juste de l’adaptation d’un best-seller sur les émissions matinales américaines. Mais en cours de production, une vraie chaîne de télé américaine, NBC, a été prise dans son propre scandale #MeToo lorsque le présentateur de la matinale, Matt Lauer, a été renvoyé pour agression sexuelle. Peu après, la showrunneuse Kerry Ehrin a repris les rênes de la série, et y a intégré cette nouvelle intrigue afin d’offrir un meilleur reflet de la société actuelle. Malheureusement, le résultat ne fonctionne pas aussi bien que la créatrice l’avait sans doute souhaité.

Incarné par Steve Carell, un acteur célèbre au quotient sympathie énorme, le personnage de Mitch se doit d’être présent à l’écran, alors même que cette intrigue liée à #MeToo appellerait plutôt un focus sur les femmes. Les victimes, elles, sont d’ailleurs presque totalement absentes des premiers épisodes de la série, qui préfère nous offrir des scènes où Mitch se lamente de ne pas savoir utiliser sa machine à café tout seul – une façon de nous montrer « sa douleur et sa solitude », comme l’a expliqué la réalisatrice et productrice Mimi Leder.

Multiplication des intrigues « Me Too »

On peut s’interroger sur cette envie d’adopter le point de vue d’un agresseur présumé, deux ans seulement après les révélations du New York Times sur Harvey Weinstein, alors que la prise de conscience ne fait que démarrer dans certains secteurs, et que de nouvelles accusations continuent de faire surface. Quand on voit Mitch déclarer solennellement que « d'abord ils sont venus chercher les violeurs », se positionnant comme un martyr, on se demande un peu où la série veut en venir.

Les maladresses de The Morning Show prouvent que tout le monde n’est pas forcément équipé pour traiter le sujet #MeToo avec tact. Ce qui pourrait vite devenir un problème, vu que la question du harcèlement sexuel s’incrustent de plus en plus dans le monde des séries – le site américain Vulture parle même de « #MeToo TV ». En deux ans seulement, on a notamment vu The Good Fight, GLOW, Orange is the new black, Younger, 13 Reasons Why, Silicon Valley ou encore Grey’s Anatomy, s’emparer du sujet dans des intrigues plus ou moins réussies.

Humour mordant et introspection

BoJack Horseman, qui est en train d’achever sa dernière saison sur Netflix, est peut-être celle qui s’en sort le mieux. Cette dramédie d’animation satirise depuis 2014 le monde d’Hollywood, et son protagoniste, l’acteur has-been et alcoolique BoJack Horseman, a lui-même eu son lot de comportements problématiques et déplacés. Dans la saison 5, le créateur a donc estimé qu’il était grand temps de mettre le personnage face à ses contradictions, et BoJack est forcé de faire son introspection, avec un succès tout relatif.

Mais ce qui fonctionne le mieux, c’est le cynisme mordant dont la série fait preuve concernant l’hypocrisie hollywoodienne. Dans un épisode intitulé BoJack le féministe, l’anti-héros est acclamé pour avoir simplement dit qu'« étrangler sa femme, c’est mal », alors que lui-même étranglera sa petite amie et partenaire de tournage dans un autre épisode. La série nous emmène aussi à une fausse cérémonie de remise de prix, les Forgivies, qui consistent à récompenser les hommes de l’industrie qui ont commis des actes répréhensibles (avec notamment un prix « On te pardonne »). Une manière d’épingler ceux qui, dans le monde réel, font déjà leur retour après avoir passé quelques mois seulement loin des projecteurs.

Les séries qui en parlent indirectement

Et puis il y a les œuvres qui ne parlent pas directement de #MeToo, mais qui parviennent à canaliser la complexité de ces questions avec une clarté implacable. C’est le cas de Mrs. Fletcher (diffusée en France sur OCS), qui décrit avec beaucoup de tact la psyché d’un jeune homme aux comportements sexistes, sans jamais excuser ou minimiser ses actes. Mais aussi et surtout d’Unbelievable, série Netflix sortie en septembre 2019. Tirée d’une enquête journalistique, elle raconte l’histoire de Marie, une victime de viol que la police refuse de croire, pas par malveillance mais par simple incompétence. La série retrace aussi le travail des deux enquêtrices (jouées par Toni Collette et Merrit Wever) qui ont fini par arrêter le coupable, plusieurs années plus tard.

En exposant la façon dont le système judiciaire maltraite les femmes victimes de violence sexuelle, la série n’a pas besoin de mentionner #MeToo pour faire écho à l’actualité. Mais c’est celle qui capture le mieux la complexité de la culture du viol, et le fait que malgré les meilleures intentions du monde, notre société doit encore progresser. Et c’est pour ça qu’au final, on préfère largement regarder Merrit Wever et Toni Collette traquer un violeur en série que voir Steve Carell pleurnicher dans son café.