« "Watchmen" est le reflet de l’Amérique », estime Damon Lindelof

INTERVIEW Damon Lindelof, le créateur de « Lost » et « The Leftovers », a imaginé une histoire inédite à partir de la BD culte d’Alan Moore et Dave Gibbons. « Watchmen », diffusée ce lundi sur OCS, est l’une des séries les plus attendues de l’année

Propos recueillis par Anne Demoulin

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Damon Lindelof à l'avant-première de la série «Watchmen» à Los Angeles.
Damon Lindelof à l'avant-première de la série «Watchmen» à Los Angeles. — Billy Bennight/AdMedia/SIPA
  • La série de comics d’Alan Moore et Dave Gibbons, Watchmen, est une des références absolue de la bande-dessinée.
  • Damon Lindelof, le créateur de « Lost » et « The Leftovers », a imaginé une histoire inédite pour HBO à partir de cette oeuvre culte.
  • La série sera diffusée en France ce ce lundi à 21h05 en US + 24 sur OCS CITY

Une sorte de test de Rorschach géant qui ausculte la psyché américaine. Watchmen, nouvelle série HBO, diffusée en France ce lundi à 21h05 en US + 24 sur OCS CITY, et histoire inédite adaptée de l’univers des comics cultes d’Alan Moore et Dave Gibbons, est sans conteste l’un des projets télévisuels les plus ambitieux de l’année. Aux manettes de cette extrapolation d’une des références absolues de la BD mondiale, le créateur de Lost et The Leftovers, Damon Lindelof. Entretien.

A son arrivée à Hollywood, le cinéaste allemand Fritz Lang a lu des comics, estimant que c’était le meilleur moyen d’appréhender la culture américaine…

Les comics, invention typiquement américaine, donnent un bon aperçu de la façon dont nous percevons le monde. On a souvent l’impression que les BD s’adressent aux enfants, elles ne sont qu’une autre façon de raconter des histoires, beaucoup plus visuelle. Oui, cette forme d’art particulière est une bonne fenêtre sur l’âme américaine.

Et que dit « Watchmen » de l’âme américaine selon vous ?

Les comics décrivent assez fidèlement l’idéalisme, l’impérialisme, et l’exceptionnalisme, cet orgueil démesuré de l’Amérique, au travers le prisme de super-héros masqués, pas toujours consciente de ses propres défauts. Nombreux sont ceux qui voient en Watchmen une critique de l’Amérique, j’y vois plutôt le reflet de l’Amérique.

Vous avez revisité l’œuvre avec l’illustrateur Dave Gibbons…

Travailler avec lui a été incroyable ! Quand on a su ce qu’on voulait faire avec Watchmen, on a été à San Diego pour le voir. S’il n’avait pas soutenu notre vision de la série, je crois qu’on en serait resté là. Il a été emballé et on a continué à le tenir au courant. Le graphisme sous-tend toute la vie émotionnelle des personnages, on peut presque dire, grâce à l’incroyable travail artistique de Dave, ce qu’ils pensent et ressentent. Et nous nous sommes efforcés de faire de même dans la série.

Après les superhéros dans les comics, vous déconstruisez la figure du héros…

La déconstruction du héros est toute aussi importante que sa construction et sa mythologie. La série cherche à comprendre ce qui fait qu’une personne peut devenir un héros, et la source de ce désir se trouve généralement dans un traumatisme personnel profond et durable.

Pourquoi est-il pertinent de « remixer » « Watchmen » dans l’Amérique de Trump ?

Watchmen est pertinent aujourd’hui, comme il l’aurait été il y a dix ans ou dans vingt ans ! Même si c’est une uchronie, Watchmen n’a peur de se confronter au monde réel. La plupart des comics de superhéros contiennent du fantastique, des aliens venus de l’espace ou un super vilain qui veut faire sauter la ville… Watchmen était hanté par la menace d’une guerre nucléaire. Lorsqu’on s’est demandé quelle était l’angoisse émotionnelle la plus forte dans l’Amérique de 2019, on a tout de suite pensé aux questions raciales.

J’ignorais l’existence du massacre de Tulsa en 1921, le point de départ à la série…

J’ai découvert l’existence de cette tragédie en lisant un article de Ta-Nehisi Coates paru dans The Atlantic magazine et appelé «  Case for Reparations » (« Arguments en faveur d’une réparation »), il y a quatre ans. Je n’en avais jamais entendu parler et pourtant je me considère comme plutôt bien éduqué ! J’ai fait des recherches. J’ai été choqué de voir à quel point cet événement a été enterré. Et ce genre de camouflage a lieu quotidiennement dans notre pays ! En tant qu’homme blanc, c’était inapproprié pour moi de raconter cette histoire. Et puis, on m’a proposé d’adapter Watchmen. Il y avait moyen de la raconter dans ce contexte. Watchmen montre le côté le plus laid du monde réel, et révèle le déversement insidieux et presque inattaquable du suprémacisme blanc. J’ai commencé à travailler avec un groupe de onze scénaristes, dont de nombreux d’Afro-Américains. Au lieu de parler, je me suis m’y à écouter. Le résultat est visible à l’écran.

Pourquoi le président de cet univers fictionnel s’appelle Robert Redford ?

C’est en référence à la BD d’origine. J’étais aussi très curieux de savoir à quoi ressembleraient le monde et l’Amérique si un libéral avait été président pendant vingt-sept ans. En tant que libéral moi-même, quelles seraient les conséquences involontaires de sa politique ? C’était une question intéressante à explorer.

« If you don’t like my story, write your own », le titre du 4e épisode est-il un message adressé au public ?

C’est une citation de Chinua Achebe, qui a écrit Things Fall Apart. Cette citation est restée en moi depuis que j’ai lu le roman au lycée et elle m’a inspiré. Donc, j’essaie d’écrire la mienne.