« Dallas », « Billion », « Succession »… Sommes-nous obsédés par les super riches ?

FASCINATION Alors que la saison 2 de « Succession » s’est terminée ce lundi, « 20 Minutes » se demande pourquoi nous délectons-nous autant des affres de milliardaires à la télévision depuis « Dallas » ?

Anne Demoulin

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Le clan Roy dans «Succession».
Le clan Roy dans «Succession». — HBO
  • Le dernier épisode de la saison 2 de Succession, cinglante satire des dynasties de milliardaires aux Etats-Unis, a été diffusé ce lundi sur OCS City. 
  • HBO s'est félicité d'avoir trouvé une série qui a « résonné puissamment avec le public ». 
  • Dallas, Dynasty, Gossip Girl et maintenant Succession, sommes-nous donc obsédés par les séries sur les super riches ?

Dallas, Dynasty, Gossip Girl et maintenant Succession. En deux saisons, la création HBO s’est imposée comme LA série qu’il faut avoir vue. Cette cinglante satire des dynasties de milliardaires aux Etats-Unis, disponible en France sur OCS, dresse le portrait d’une famille de super riches qui règne sur un empire médiatique et semble opérer en toute impunité. Succession est la saga d’une époque, celle des Trump et autres Murdoch. HBO s’enorgueillit de proposer une série qui a « résonné puissamment avec le public »… « Résonner avec le public » ? Vraiment ? Avec une histoire de super riches ? Et oui. Mais le public n’a pas attendu Succession pour être obsédés par les affres de milliardaires à la télévision.

En 1978, dans un pays frappé par la crise économique et la flambée du prix du carburant, lorsque CBS propose aux téléspectateurs américains un soap en prime time sur une famille de riches et puissants pétroliers texans, on disait que la chaîne courait au désastre. Pourtant Dallas fut un succès aux Etats-Unis (le feuilleton est la série la plus regardée aux Etats-Unis en 1980) et dans soixante pays, atteignant 400 millions de téléspectateurs…

« Dallas » ou l’Amérique des milliardaires décomplexés

Pendant l’ère Reagan, Dallas distille dans le monde entier (sauf au Japon) une «  certaine idée de l’ordre mondial sous hégémonie américaine », comme le résume Frederick Sigrist, animateur et producteur de l’émission Blockbusters. Dallas devient le symbole du capitalisme occidental décomplexé.

La famille Ewing affiche ostensiblement les signes de son incommensurable richesse. Le téléspectateur accède donc à un monde inaccessible, fait de voitures de luxe, de rivières de diamants et de splendides call-girls. Mais aussi un univers impitoyable… Car dans ce nœud de vipères, vengeances, combines, trahison, cupidité sont la norme. Dans Dallas, la richesse est déjà source de corruption morale. Jock Ewing a volé son entreprise et l’amour de sa vie à son meilleur ami. Son fils aîné, JR est sans scrupule et montre qu’on peut tout acheter avec de l’argent. Heureusement, envers et contre tous, le gentil Bobby, essaie de garder un semblant de moralité.

JR devient rapidement la figure maléfique qu’on adore détester. Il dispose de toutes les caractéristiques morales négatives qu’on attribue aux riches, selon l’historien Rainer Zitelmann. Les privilégiés seraient « froids, autocentrés, égoïstes, avides, malhonnêtes ».

En 1981, Dallas fait des émules : la maison de style géorgien de   Dynastie et le domaine viticole de Falcon Crest rivalisent avec le ranch texan de Southfork. Sous Reagan, une grande partie des Américains rêve encore d’être milliardaire.

« Billions » ou l’Amérique des milliardaires en toute impunité

Si les super-riches des nighttime soaps des années 1980 sont passés de mode au tournant du millénaire, ils ont connu une deuxième jeunesse grâce aux teen dramas, de Beverly Hills 90210 (Fox) à Newport Beach (Fox) en passant par Gossip Girl (The CW). Rivalités, jalousies et autres manipulations, les lycéens de ces séries n’ont rien à envier à JR. Gossip Girl, en particulier, livre une virulente critique de mœurs de la jeunesse dorée de l’Upper East Side tout en se moquant de nos propres fantasmes et de notre fascination pour cette classe privilégiée. Les jeunes de la classe moyenne, devant leur télévision, apprécient de voir des jeunes milliardaires plus malheureux qu’eux et adoptent leur look preppy.

Si en 2007, les malheurs des pauvres multimilliardaires de Dirty Sexy Money ne font pas encore recette sur HBO, ceux de Billionssur Showtime en 2016, dans une Amérique encore marquée par la crise financière, font écho à l’actualité quelques mois avant l’élection de Donald Trump. A l’instar du Loup de Wall Street, Billions brosse un tableau outrancier de la haute finance new-yorkaise, sur fond de vices, d’excès et de jeux d’influences et de délits d’initiés.

« Depuis quand est-ce devenu un crime d’être riche dans ce pays ? », s’insurge le richissime Bobby Axelrod (Damian Lewis) dans le premier épisode de Billions, se défendant d’être un « bankster » face à une journaliste. L’intraitable procureur de New York, Chuck Rhoades (Paul Giamatti), conteste la légalité de la fortune du milliardaire, magnat de la finance et de l’immobilier qui, à l’instar de Donald Trump, se sent au-dessus des lois. Comme JR, Bobby Axelrod, surnommé « Axe », incarne l’argent qui peut tout acheter.

« Succession » ou l’Amérique des milliardaires complètement névrosés

Comme Dallas ou Billions, Succession s’intéresse à la question des privilèges sans entraves des super-riches. Succession débute comme une version moderne du Roi Lear, au croisement de la politique, des médias, des nouvelles technologies et de la finance.  Dans l’Amérique de Trump, la description du vide moral est encore accrue. Dans le monde vénal et cupide de Succession, aucun personnage – à la différence de Bobby Ewing dans Dallas ou de Taylor Mason dans Billions – ne semble disposer d’une once de bonté ou d’intégrité. Les Roy sont une bande d’affreux, riches et méchants.

Logan Roy (Brian Cox), patriarche sadique et manipulateur, ferait (presque) passer JR Ewing pour un enfant de chœur. Malgré son immense fortune, ce self-made-man, incapable d’aimer sa progéniture, a plongé ses enfants dans la plus grande des misères affective et émotionnelle. Avec ses scènes d’humiliation, sa cruauté, ses éclats de rire gênants et son manque d’empathie pour la souffrance des classes laborieuses, le clan Roy reflète la décadence du système capitaliste.

Le malheur pour rédemption

Au cours de la première saison, chacun des descendants de Logan Roy, a essayé de se libérer du piège de la course à l’héritage, tendu par leur père. Sans succès… Si les enfants Roy peuvent échapper aux lois, ils ne peuvent échapper à leur condition, nous dit la saison 2. Le fait de grandir avec une cuillère en argent dans la bouche, leur offre certes la possibilité de faire des choses sympas comme un tour en hélicoptère, une balade en jet privé ou un week-end sur un yacht, mais les rend profondément malheureux. Telle est la tragédie qui se joue dans la comédie noire Succession.

Dans la mesure où les téléspectateurs sont impuissants face aux abus de pouvoir dans le monde réel, Succession rassure en montrant que si les super-riches peuvent agir en toute impunité, ils finiront un jour par se détruire entre eux. Une perspective réjouissante pour les pauvres téléspectateurs que nous sommes.