« Chimerica », un thriller géopolitique en quête de vérité à l’ère des « fake news »

ENQUÊTE La minisérie britannique « Chimerica », diffusée ce lundi sur Canal+, questionne la fabrique et le contrôle de l’information dans la Chine communiste et l'Amérique de Donald Trump

Anne Demoulin

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F. Murray Abraham et Alessandro Nivola dans «Chimerica».
F. Murray Abraham et Alessandro Nivola dans «Chimerica». — Playground Entertainment

Une enquête journalistique captivante entre la Chine et l’Amérique. Lorsque Lucy Kirkwood présente sa pièce Chimerica, contraction de « China » et « America », au théâtre Almeida en 2013, elle est saluée comme une remarquable analyse de la géopolitique et de la macroéconomie de deux superpuissances. Lorsque Channel 4 lui propose d’adapter sa pièce pour le petit écran, le monde a radicalement changé. Lucy Kirkwood transpose son intrigue en 2016, année de l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis et du Brexit en Grande-Bretagne. La minisérie Chimerica, diffusée ce lundi sur Canal+, questionne la fabrique et le contrôle de l’information, la crise que traverse la presse, rouage essentiel de la démocratie. Un thriller géopolitique en quête de vérité à l’ère des  « fake news »

« Cette histoire se base sur un contexte d’événements réels, mais il s’agit d’une histoire fictive par rapport à ces événements », lance Lucy Kirkwood, créatrice et scénariste de la minisérie que 20 Minutes a rencontré à Séries Mania.Chimerica commence le 5 juin 1989 lorsque le photojournaliste Lee Berger (Alessandro Nivola) immortalise un homme se dressant seul face à une colonne de chars sur la place Tian’anmen, alors que des milliers de chinois manifestent contre la corruption du régime communiste.

« Un mystère au cœur de ce cliché »

« J’ai été très inspirée par cette photo. C’est le point de départ de l’histoire. Il y a un mystère au cœur de ce cliché parce que cet homme nous tourne le dos. Cette image est l’une des plus célèbres du XXe siècle, pourtant personne ne sait qui il est », souligne la scénariste. En Occident, le « Tank Man » devient le symbole du courage face à l’oppression d’un régime.

Quelques années plus tard, en 2016, Lee Berger est un reporter de guerre confirmé, qui, malgré sa solide réputation, peine à placer ses clichés du conflit syrien dans les colonnes des grands quotidiens américains, avides d’images spectaculaires. Il truque une de ses photos et se fait épingler par un site. « Le fait de modifier ce cliché est absolument répréhensible du point de vue déontologique, mais j’espère que nous avons de l’empathie pour ce qu’il fait. Parce qu’il le fait pour de bonnes raisons, parce qu’il a été dans une zone de guerre pas glamour et qu’il essaye que cette histoire pas glamour fasse la une du journal et qu’il ne veut pas voir ces atrocités reléguées en en page 12 », analyse Lucy Kirkwood.

« Il a violé les codes de la profession »

« C’est juste un journaliste en détresse, qui n’a pas été digne de confiance. Les autres journalistes condamnent ce qu’il a fait, parce qu’il a violé les codes de la profession qu’ils s’efforcent de maintenir. Et c’est plus que jamais important de montrer qu’ils les maintiennent avec toute cette attention non désirée qu’ils reçoivent de Trump. » « On l’a vu avec le Brexit, le journalisme est aussi très attaqué en Grande-Bretagne comme le fait Trump. La série fait écho aussi à des thèmes actuels de la culture britannique », renchérit le producteur Adrian Sturges.

Alors que son intégrité journalistique est remise en question, il tente de retrouver sa crédibilité et de redonner du sens à sa vocation journalistique en partant à la recherche du modèle de sa photo la plus iconique : l’homme de Tian’anmen. « Le “Tank man” représente donc une façon de s’accrocher à quelque chose de son passé, à ce grand moment qu’il a capté à l’origine, mais aussi une sorte de quête de la vérité à laquelle il peut s’accrocher », commente encore le producteur.

En plaçant la focale autant du côté chinois qu’américain, Chimerica montre l’état chaotique d’une profession dénigrée à l’heure de la course au clic, rappelle l’importance de sa mission dans un pays où la liberté de la presse est menacée. « Il y a des zones grises dans les histoires et nous vivons dans une époque où l’on veut tout voir en noir et blanc », conclut Lucy Kirkwood. Chimerica convoque le spectre d’une révolution, un idéalisme aveugle, la guerre à laquelle se livrent la superpuissance existante et la superpuissance à venir, bref, toutes les chimères de notre époque tourmentée.