Image tirée de la série Years & Years
Image tirée de la série Years & Years — M.Squire/Years and Years limited

CRITIQUE

Comment « Years and Years » a changé notre été, en attendant de changer vos vies

La série de la BBC a animé les débats du service Culture de « 20 Minutes » ces dernières semaines

Une saga familiale attachante et une dystopie anxiogène. La minisérie britannique Years and Years, disponible sur MyCanal depuis le 15 mai, suit le quotidien d’une famille britannique unie et inclusive, les Lyons, sur quinze ans alors que la Grande-Bretagne se retire de l’Europe. Au gré des mutations économiques, technologiques, climatiques et géopolitiques, le monde change et la vie des Lyons bascule. De la crise des réfugiés à la montée du populisme en passant par le transhumanisme ou le réchauffement climatique, le futur imaginé par Russell T. Davies (Queer as Folk) est terriblement effrayant et ferait (presque) passer les créateurs de Black Mirror, la série d’anthologie du futur de référence, pour des optimistes.

Qu’on aime ou pas, ce drame ne laisse pas indifférent. Alors que la minisérie est diffusée à partir de ce lundi à 21 heures sur Canal+, voici comment Years and Years a bouleversé l’été de quatre journalistes du service Culture de 20 Minutes.

« J’ai fui les caisses automatiques »

Ce drame en six épisodes aurait pu durer six saisons, mais Russel T. Davies a inventé le speed-storytelling, une narration au rythme effrénée qui contribue à la tension et au sentiment d’urgence face à une situation très inquiétante, mais pas inéluctable. Le futur imaginé dans cette production de la BBC avec l’aide de HBO a encore gagné en crédibilité avec l’arrivée de Boris Johnson à la tête du gouvernement britannique le 24 juillet.

En réaction, cet été, j’ai fui les caisses automatiques, je n’ai acheté aucun tee-shirt. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour ceux qui ont déjà vu Years and Years, ça veut dire beaucoup… Bref, la diatribe cinglante de la matriarche du clan Lyons m’a fichu un coup de pied salutaire au derrière !

Anne Demoulin

« J’ai décroché avant la fin »

Si j’ai plutôt apprécié la structure très ambitieuse de la série, je dois avouer que j’ai malgré tout décroché avant la fin. Et pas seulement parce que la série est anxiogène – Euphoria, Dans leur regard et Chernobyl le sont aussi, pourtant je les ai dévorées. C’est aussi que le principe de survoler une multitude de sujets sans en creuser aucun m’a rapidement épuisée. Ce qui paraît grisant au début finit par donner à la série un petit côté PMU du coin : « La technologie nous aliène ! Les banques nous contrôlent ! Y a plus de saisons ! L’humanité court à sa perte ! » Ok, mais j’aurais préféré que des sujets d’une telle ampleur soient traités avec un peu plus de nuance ou de subtilité.

L’autre problème de la structure en ellipses, c’est que le développement des personnages, qui se fait d’habitude sur plusieurs saisons, est accéléré à l’extrême… C’est ambitieux, mais c’est aussi raté. D’autant plus que, comme pour beaucoup de séries d’ensemble, certaines parties de l’intrigue soient moins passionnantes que d’autres. (Désolée, mais vous n’arriverez pas à me convaincre que l’histoire de l’ado qui veut se faire greffer un oeil connecté est intéressante).

Anaïs Bordages

« J’ai fini par y trouver une lueur d’espoir »

Chaque épisode de Years and Years m’a plongé dans une spirale d’angoisse et de pessimisme – l’épisode 4 m’a quant à lui laissé littéralement sidéré. Il faut dire que, lorsque la série imagine les événements qui pourraient marquer l’histoire du monde dans un futur proche, elle projette avant tout des mauvaises nouvelles, et oublie les perspectives heureuses ou plus légères. Si elle s’était amusée à miser sur l’équipe gagnante de la Coupe du monde 2022, à envisager une sixième victoire du Royaume-Uni à l’Eurovision ou à évoquer le carton au box-office de Matrix 7, certains l’auraient accusé d’être hors sujet. Or, rétrospectivement, cette série, par certains aspects, invite à un certain optimisme. Il y est beaucoup question de solidarité et d’amour familial, par exemple. On remarquera aussi que, plusieurs des protagonistes sont des personnes LGBT, sans que leur orientation sexuelle ou leur identité de genre ne soit un sujet en soi. Parmi les héroïnes et héros principaux, on trouve un gay et une femme bi, tandis que dans les rôles secondaires figurent, entre autres, un gay et une jeune fille trans. La transition de cette dernière est simplement suggérée par ses couettes, qui, si elles ne passent pas inaperçues auprès de son entourage, ne les questionne pas davantage que cela. Years and Years laisse entrevoir un Royaume-Uni plus ouvert, celui du « vivre et laisser vivre », où l’état civil et la vie sentimentale d’une personne ne font plus l’objet de crispations ou ne sont plus un motif de rejet.

Fabien Randanne

« J’ai envisagé de m’installer dans le Périgord profond »

Le monde de Years and Years n’est pas seulement dangereux et désespérant ; il interroge surtout de manière très agressive le monde d’aujourd’hui. Et face au constat des effets de notre inaction (je ne m’implique pas politiquement, je rechigne à ne plus prendre l’avion…), il a fallu verbaliser. Beaucoup. Tout l’été, j’ai saoulé potes et famille pour qu’ils voient la série parce que « il faut qu’on en parle » ! Le climax de l’été s’est noué autour d’un barbecue (la viande, c’est mal, rappelez-vous), et un dilemme. Faut-il fuir le monde de merde qui s’annonce (par exemple pour s’installer dans le cadre idyllique du Périgord) ou lutter pour sauver ce qui peut encore l’être ?

La grande force de la série a été de créer du débat et de la discussion, toujours dans l’anxiété certes, mais avec de vraies questions sur l’avenir dont on veut, et celui dont on ne veut pas. Le Périgord attendra.

Benjamin Chapon