«Elite», «La Casa de Papel» et «Las Chicas del Cable» sont trois séries espagnoles qui cartonnent sur Netflix.
«Elite», «La Casa de Papel» et «Las Chicas del Cable» sont trois séries espagnoles qui cartonnent sur Netflix. — Nino Muñoz/Manuel Fernandez-Valdes/Netflix

PHÉNOMÈNE

«La Casa de Papel», «Elite», «La Chicas del Cable»… Pourquoi les séries espagnoles cartonnent-elles?

De « La Casa de Papel » en passant par « Elite » ou « Velvet », la fiction espagnole est en plein essor, comment expliquer ce phénomène ? Des créateurs espagnols répondent

  • De Velvet à Elite en passant par Las Chicas del Cable ou Derrière les barreaux, et bien sûr La Casa de Papel, les séries espagnoles séduisent le monde entier.
  • Marquées par le régime franquiste, les pétillantes séries espagnoles ont conquis l’Espagne de la Movida dans les années 1980 et 1990, avant de partir à la conquête du monde.
  • 20 Minutes a interrogé des créateurs et producteurs hispaniques pour comprendre ce boom de la fiction hispanique.

Fer de lance d’une création espagnole en plein essor, La Casa de Papel est la fiction non anglophone la plus regardée dans le monde sur Netflix. De Velvet à Elite en passant par Las Chicas del Cable ou Derrière les barreaux, les séries ibériques sont de plus en plus ambitieuses et franchissent les frontières et séduisent un public de plus en plus addict. Comment peut-on expliquer ce phénomène ? 20 Minutes a interrogé des créateurs et producteurs hispaniques.

Née en 1956 avec le lancement de la chaîne TVE (la deuxième chaîne, future RTVE, arrive en 1967), la télévision espagnole est soumise jusqu’à la fin de la dictature franquiste à la censure. Le régime franquiste donnait la priorité aux séries sur la famille et la grandeur de l’Espagne. La première série originale espagnole, la sitcom familiale Los Tele-Rodriguez raconte ainsi comment l’arrivée d’un poste de télé va bouleverser le quotidien d’une famille hispanique de la classe moyenne. Alors que Curro Jimenez suit les aventures romantiques d’un bandolero et la guerilla contre les troupes françaises pendant la guerre d’indépendance espagnole.

Des séries « typiquement espagnoles » qui s’émancipent

L’émergence de la Movida au début des années 1980 coïncide avec l’apparition de chaînes régionales autonomes (qui produisent du contenu dans leur propre langue), des chaînes privées (Antena 3 ou Telecinco) et payantes (Canal + España.) Cette concurrence nouvelle et ce vent de liberté qui souffle sur l’Espagne incite les scénaristes à prendre plus de risques.

« La télé commerciale a commencé à produire un certain nombre de séries, des fictions typiquement espagnoles, destinées à un public espagnol, avec des problématiques locales. Cela revenait moins cher de produire des séries espagnoles que d’aller chercher des productions américaines », nous expliquaient Pepe et Jorge Coira, créateurs de Hierro, série policière, coproduite par Arte et la chaîne espagnole Movistar +, lors du festival  Séries Mania,

Des séries « regardées » par le public espagnol

Conséquence ? « En Espagne, les séries espagnoles sont plus regardées que les séries américaines. Les gens aiment vraiment ce qu’ils regardent », analyse à Séries Mania Forum, Darío Madrona, le créateur d’Elite, disponible sur Netflix, qui rappelle au passage que « La Casa de Papel a été produite au départ pour une chaîne espagnole ».

« L’Espagne a depuis de nombreuses années une très grande industrie parce que le public espagnol est plus friand de séries espagnoles que de séries américaines. En Espagne, pendant de longues années, les programmes espagnols ont fait mieux que les Américains. Cela a permis à beaucoup de scénaristes, réalisateurs et producteurs de se forger une grande expérience », confirme Mariano Baselga, producteur au sein du groupe audiovisuel espagnol Mediapro que 20 Minutes a rencontré à Séries Mania Forum. « De nombreuses séries, qui ne traversaient pas encore les frontières, ont été produites, et s’est alors formé un nid de talents qui a appris sur le tas », renchérissent Pepe et Jorge Coira.

Des séries « mainstream » et « vivantes » qui traversent les frontières

« Nous sommes devenus très bons pour faire des choses commerciales et mainstream », souligne Darío Madrona. A la fin des années 1990 et au début des années 2000, les séries espagnoles commencent ainsi à s’exporter. Médico de familia, par exemple, est adapté ou diffusé dans une vingtaine de pays. Genesis, Gran Hotel, Un Dos Tres ou Velvet débarquent sur M6. « L’ouverture au marché mondial et aux plates-formes a permis de faire fructifier toutes ces années d’apprentissage, et de s’adapter à des histoires plus exportables, plus universelles », commentent Pepe et Jorge Coira.

La principale force des séries espagnoles ? « Elles sont vivantes. Je regarde des séries étrangères que je trouve très bonnes, mais pas vivantes. Nos personnages sont des gens avec qui on a envie d’être. Si on doit passer dix heures avec quelqu’un, mieux vaut qu’il semble vivant ! », croit Darío Madrona. « Nous apportons beaucoup de passion à nos personnages, confirme Mariano Baselga. Mais nous n’allons pas trop loin comme dans les séries d’Amérique latine où tout est très exagéré. On n’a pas peur d’aller vers les sentiments, et puis, dans nos séries, il y a toujours un zeste de comédie… Même dans un thriller sérieux ou une série horrifique Cela fait partie de notre façon de voir les histoires. »

Des séries « à la croisée des genres » à la conquête du monde

« Pendant très longtemps, il n’y avait que deux genres en Espagne : la comédie et la dramédie. Il fallait que ce soit contemporain, représentatif des trois générations, etc. Aujourd’hui, on peut briser ces codes, avoir des drames historiques, des comédies transgressives », expliquent Pepe et Jorge Coira. « On ne se cantonne pas aux thrillers comme les Scandinaves. Si nos séries fonctionnent si bien à l’international, c’est parce qu’on croise les genres… Le fait de produire des épisodes de soixante-dix minutes pour la télé espagnole nous a conduits à ce mélange. Nous avons l’habitude de faire des high concept shows, avec des personnages très développés, mais aussi de mettre de la comédie dans le thriller… Le succès La Casa de Papel et Elite tient beaucoup de ça », décrypte Mariano Baselga.

« Il y a cinq ans environ, il y a eu une élévation du niveau de la production des séries espagnoles », ajoute Mariano Baselga. « Les créateurs regardaient du côté des Etats-Unis, mais aussi de la France, avec des séries comme Les Revenants. Ils ont eu envie de tester de nouvelles choses. Le succès vient d’un mix entre ce que souhaite le public et leur donner, et en même temps, essayer d’avoir de l’ambition, de faire quelque chose d’innovant », détaille Darío Madrona.

Un mouvement et une recette qui ont coïncidé avec l’explosion des plateformes de SVOD comme Netflix ou Amazon Prime Video. « Ils ont permis au monde de pouvoir jeter un coup d’œil sur notre production, cela nous a apporté beaucoup de considération », se félicite le producteur. « Ce qui est fou, c’est qu’avec Netflix on a désormais les mêmes moyens qu’une série américaine et l’on peut entrer en compétition avec eux, et peut-être même gagner », ambitionne Darío Madrona. Avec cet état d’esprit de conquistador, préparez-vous à une nouvelle vague de fictions made in Spain.