«Bingemania»: La multiplication des séries permet plus de diversité et d'inclusivité

PEAK TV Le documentaire « Bingemania » d’Olivier Joyard explique comment l’augmentation de la production de séries télé a permis plus de diversité sur nos écrans

Mathilde Loire

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Image de l'épisode 19 de la saison 15 de Grey's Anatomy
Image de l'épisode 19 de la saison 15 de Grey's Anatomy — ABC/Mitch Haaseth
  • Le documentaire « Bingemania » d’Olivier Joyard est diffusé jeudi 23 mai sur Canal +, et disponible sur myCanal.
  • Il décortique le phénomène de la peak TV, l’augmentation massive du nombre de séries télé produites.
  • La peak TV a permis l’émergence de nouvelles voix et de plus de diversité dans l’industrie.

« Quelle série je vais regarder maintenant ? », chante un jeune internaute dans les premières minutes de Bingemania. Cette question, si vous êtes un ou une adepte des séries télévisées, vous vous l’êtes sûrement déjà posée. Non pas par manque de choix, au contraire : il devient de plus en plus difficile de décider quoi regarder devant la masse impressionnante de séries produites. Elles sont en accroissement exponentiel depuis les années 2010, au point de susciter une impression de « trop-plein » auprès des spectateurs et des critiques. Ce phénomène, appelé « peak TV », et ses conséquences sur la création de séries, sont au cœur du documentaire d’Olivier Joyard, diffusé jeudi 23 mai sur Canal+, et disponible sur myCanal.

Le documentariste, spécialiste des séries télévisées, a interviewé plus d’une douzaine de créateurs et créatrices, productrices, dirigeants de chaîne et journalistes pour décortiquer la pratique du bingewatching et le phénomène de la peak TV. En 2018 aux Etats-Unis, 495 séries ont été produites, contre 266 en 2011. Olivier Joyard note que cette augmentation a eu un effet positif notable : l’émergence de nouvelles voix et une meilleure représentation des minorités dans les séries télévisées américaines.

« Les séries ont toujours été à l’avant-garde d’une certaine forme d’inclusion »

« On a désormais la place pour de nouvelles voix, de nouveaux corps, de nouvelles créatrices et créateurs, explique Olivier Joyard. Le plafond de verre de l’industrie des séries est en train de se fissurer. » Pose, I Love Dick, Atlanta, Killing Eve, Jane The Virgin, Insecure Autant de séries qui racontent les histoires de personnes – des femmes diverses, des personnes LGBT +, des personnes non-blanches – qui n’ont longtemps pas eu leur place à la télévision.

Donald Glover est le premier réalisateur noir récompensé aux Emmy Awards pour sa série «Atlanta» (meilleur acteur et réalisateur)
Donald Glover est le premier réalisateur noir récompensé aux Emmy Awards pour sa série «Atlanta» (meilleur acteur et réalisateur) - BT1/WENN.COM/SIPA

« Les séries ont toujours été à l’avant-garde d’une certaine forme d’inclusion. Mais ce qui est nouveau, c’est que la diversité est désormais un enjeu économique. Une série comme Grey’s Anatomy a fait un travail de fond là-dessus. » La série médicale de la chaîne ABC créée par Shonda Rhimes, diffusée en prime time, raconte le quotidien d’un service de chirurgie. Depuis quinze ans, elle met en scène des femmes au poste de cheffe, des médecins noirs, asiatiques ou latinos, des couples gays et de lesbiennes, des personnes bisexuelles, des personnes trans et non-binaires. Elle aborde les violences policières, les inégalités d’accès à la santé, l’alcoolisme, les violences sexuelles ou l’immigration à travers les histoires professionnelles et sentimentales de ses médecins et patients. « Shonda Rhimes a eu un succès impressionnant avec Grey’s Anatomy et grâce à cela il est devenu acceptable dans l’industrie de privilégier la diversité. »

« Le débat est tout juste en train de naître en France »

Et en France ? « Pour l’instant, la peak TV a des effets chez les spectateurs, pas dans la création ». La situation pourrait évoluer dans les prochaines années avec les ambitions de Netflix, qui prévoit de produire de nouvelles séries dans l’Hexagone.

En termes de diversité, « il faut encore batailler, le débat est tout juste en train de naître, estime Olivier Joyard. Plus belle la vie est importante, c’est la seule série grand public française qui se confronte à une certaine forme de diversité, et elle n’a pas perdu d’audience en faisant cela. Mais on attend encore une série plus sophistiquée, grand public, qui casse tous les codes. Pourquoi ne donne-t-on pas la parole aux banlieues, pourquoi n’y a-t-il pas de héros noirs marquants dans les séries françaises ? Je pense qu’il y a de jeunes auteurs de 20, 30 ans, pour qui la question de la diversité est naturelle. Mais les gens qui décident ne sont pas encore passés par cette réflexion. »

Sylvie Flepp et Annie Grégorio dans un épisode de Plus belle la vie
Sylvie Flepp et Annie Grégorio dans un épisode de Plus belle la vie - Olivier MARTINO / FTV / NEWEN

Pour le documentariste, une meilleure diversité dans les séries françaises doit passer par des volontés collectives. « Il n’y a pas, à ma connaissance, de charte d’inclusion ou de diversité dans les chaînes françaises, ou de possibilité d’envisager des quotas. » Ce sont pourtant les chiffres qui permettent le mieux de se rendre compte du manque de diversité dans les séries.

L’exemple de la chaîne FX, raconté dans Bingemania, est très parlant : son dirigeant John Landgraf a été marqué en 2015 par les statistiques sur les séries de sa chaîne. Parmi elles, 88 % étaient réalisées par des hommes blancs. Il a décidé d’inverser la tendance, en offrant notamment leur chance à des créateurs et créatrices moins expérimentés. « En un an, FX est passé de 12 % à près de 50 % de séries réalisées par des personnes issues de minorités. Cela montre qu’il est complètement hypocrite de dire que les talents ne sont pas là », constate Olivier Joyard. Et le succès est au rendez-vous, avec des séries qui explorent aussi une diversité de forme, comme Atlanta. « C’est un autre aspect de la peak TV : elle permet d’ouvrir les frontières formelles. »