«Game of Thrones»: «Un Stark et un Lannister sont égaux face à la mort d'un point de vue statistique»

GAME OF THESES La saga HBO n’a pas inspiré que des fans par millions, elle a également suscité des études et thèses de chercheurs en sciences divers. Aujourd’hui Romane Beaufort, statisticienne et démographe, nous parle de « Game of Thrones »

Benjamin Chapon

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Trois Stark et une moitié de Stark réunis comme au bon vieux temps des débuts de Game of Thrones
Trois Stark et une moitié de Stark réunis comme au bon vieux temps des débuts de Game of Thrones — HelenSloan/HBO
  • Avec sa huitième saison, Game of Thrones achève une saga suivie par des millions de téléspectateurs dans le monde.
  • Le phénomène a inspiré des chercheurs qui ont produit études et thèses dans diverses disciplines.
  • « 20 Minutes » a rencontré Romane Beaufort, statisticienne et démographe.

Des zombies venus du froid, des dragons, des loups géants et des prêtresses rouges qui ressuscitent les gens… Game of Thrones, c’est du sérieux. Alors forcément, la saga a intéressé des scientifiques de tout poil dès ses débuts. Sociologues, politologues, historiens ou démographes ont réalisé thèses et études sur la série HBO au succès planétaire.

20 Minutes a choisi de leur donner la parole durant la diffusion de la huitième et dernière saison de la saga, pour jeter un nouveau regard sur une série qui restera dans les annales.

Aujourd’hui, nous interrogeons Romane Beaufort, statisticienne et démographe qui a réalisé, avec Lucas Melissent, plusieurs études autour de Game of Thrones. Fort d’une base de données unique en son genre, les deux étudiants de l’Institut de démographie de l’université Paris 2, ont pu établir des modèles statistiques sur la probabilité de mort des personnages, mais aussi sur la place des femmes ou la pyramide des âges dans la série. Autant de questions passionnantes traitées avec humour et sérieux.

Votre étude est unique en son genre. S’agit-il d’un pur exercice intellectuel, d’un travail de fan de Game of Thrones ?

Un peu des deux. L’objectif est aussi de rendre hommage à la discipline qui nous est chère. Grâce à la démographie, on a pu faire cette étude universitaire et créer une base de données complètement inédite.

Quel type d’études permet la démographique en tant que science ?

On peut étudier la mortalité, la natalité, les migrations, mais aussi des choses plus précises comme les prisons, les politiques sociales. La démographie est une science méconnue et qui compte peu de professionnels. Pourtant le champ d’action est très large, aussi bien sur la diversité des thèmes abordés que sur la variété des outils utilisés. En effet, on peut recourir à des outils variés à la fois quantitatifs, comme la statistique, mais aussi qualitatifs comme des entretiens…

Pourquoi avoir choisi Game of Thrones, au-delà du fait que c’est une série géniale ?

A l’origine, j’ai été attirée par la richesse des personnages de l’univers, très vaste, et qui permet une étude statistique. D’un point de vue technique, la popularité de la série nous a aussi été utile parce que les fans nous ont aidés à fournir la base de données.

« Daenerys, Jon et Tyrion ont très peu de chances de mourir. Alors que Mélisandre par exemple est plus en danger… »

Parmi vos conclusions se trouve une remise en cause de la dimension féministe de la série. Pourtant, Daenerys, Arya ou Sansa sont des personnages féminins assez rares dans leur genre…

Il y a un nombre important de personnages féminins forts dans la série. Pour autant, notre analyse permet de relativiser une perception subjective. Et en effet, on observe qu’il y a trois fois plus de personnages masculins que de personnages féminins, que les personnages féminins sont en moyenne bien plus jeunes (24 ans contre 37 ans), sont montrés deux fois plus souvent nus et sont plus souvent des prostitués : 17 % des personnages féminins nommés sont des prostitués !

Votre analyse statistique montre que les fans peuvent être tranquilles, leurs personnages préférés sont plutôt à l’abri de la mort, contrairement à une idée reçue…

Ce que montre notre étude, c’est que les personnages principaux, dans une série où on meurt beaucoup, sont plutôt protégés. Les morts de Ned Stark, puis de Catelyn et Robb, ont faussé la perception. En réalité Daenerys, Jon et Tyrion ont très peu de chances de mourir. Alors que Mélisandre par exemple est plus en danger…

Comment avez-vous nourri votre base de données sur les personnages ?

On a pris les données sociodémographiques classiques, comme l’âge, le sexe et l’origine sociale, mais pas seulement. On a aussi intégré des données spécifiques de la série qui pouvaient, éventuellement, avoir une influence : le handicap, la régularité d’apparition, l’impopularité du personnage…

Les nobles connaissent une surmortalité parce qu’ils sont exposés aux intrigues politiques, tout comme les gardes de la nuit qui sont des combattants. »

Il y a la corpulence, le handicap et la sexualité… Tout cela a une influence ?

Nous avons mis dans une même catégorie, appelée « sexualité déviante », les personnages homosexuels, bisexuels ou incestueux, mais aussi les violeurs, les sadiques. Nous avons intégré l’homosexualité à cette catégorie car cette pratique était jugée déviante dans le contexte de la série où il s’agit de personnages persécutés, mal vus. Et cela a une influence sur leur mortalité. En revanche, les personnages en situation de handicap sont plutôt protégés. Ils bénéficient, comme Tyrion ou Jaime, d’une forme de sympathie et ont moins de chance de mourir.

Et les Stark ? Sont-ils plus enclins à mourir que les autres familles ?

Non, ils ne meurent pas plus que les autres. Là encore, on a une perception faussée à cause des quelques morts de personnages particulièrement choquantes. On garde en mémoire ces personnages qui nous tenaient à cœur. Mais d’un point de vue statistique, un Stark et un Lannister sont égaux face à la mort. Mais c’est vrai que les nobles connaissent une surmortalité parce qu’ils sont exposés aux intrigues politiques, tout comme les gardes de la nuit qui sont des combattants.

Le Roi de la Nuit dans la série «Game of Thrones».
Le Roi de la Nuit dans la série «Game of Thrones». - HBO

Le volet de votre étude sur la probabilité de mort des personnages est celui qui a le plus de succès.

C’est l’enjeu de la série : qui va mourir et comment. Notre étude rassure un peu les gens attachés aux personnages principaux. Mais il y a un paradoxe chez le téléspectateur qui serait déçu que la série ne soit pas à la hauteur de sa réputation et en vient à espérer assister à la mort de ses personnages préférés.

Avez-vous fait des paris sur la fin de la série en fonction des résultats de votre étude ?

On n’a pas fait de paris d’argent, non, on n’y a pas trop pensé… Quelque part, en tant que fan de la série, on espère que notre modèle statistique va se tromper. En tant que démographe, on voudrait avoir visé juste mais il faut bien voir que les créateurs de la série ont construit leur succès sur la capacité à surprendre les téléspectateurs. On croit en nos modèles mais on n’est pas à l’abri d’une nouvelle logique de décès. Les premiers épisodes de la saison 8 sont déjà atypiques avec une absence de morts… En deux épisodes, il y a un seul mort nommé. C’est un record.

Votre étude est pessimiste sur l’avenir de la population de Westeros. Pourquoi ?

Un personnage nommé sur deux décède. Et parallèlement à cela, dans la série, il n’y a que deux bébés nommés. Cela donne une société en péril, une population qui est vouée à disparaître, sans même prendre en compte l’arrivée des Marcheurs blancs et de l’hiver ! On observe dans Game of Thrones des courbes de survie et une mortalité qui ont déjà existé dans le monde réel, par exemple en France en 1914, mais pas sur une longue période.