Quelle place pour «Game of Thrones» dans l’histoire des séries?

PHÉNOMÈNE «Game of Thrones» passera-t-elle à  la postérité ? Sera-t-elle le dernier phénomène mondial du genre ? 

Anne Demoulin

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John Bradley (Samwell Tary) et Jim Broadbent (Archmaester Ebrose) dans la saison 7 de «Game Of Thrones». Certains fans pensent que Samwell Tarly est en réalité le narrateur de toute l'histoire décrite dans Game of Thrones.
John Bradley (Samwell Tary) et Jim Broadbent (Archmaester Ebrose) dans la saison 7 de «Game Of Thrones». Certains fans pensent que Samwell Tarly est en réalité le narrateur de toute l'histoire décrite dans Game of Thrones. — 2018 Home Box Office, Inc. All Rights Reserved. Hbo ® And All Related Programs Are The Property Of Home Box Office, Inc.
  • Plus d’un milliard de téléspectateurs, répartis dans 170 pays, vont regarder le premier épisode de la huitième et dernière saison de « Game Of Thrones ».
  • « Game Of Thrones restera dans l’histoire des séries pour des raisons industrielles », comme le souligne Séverine Barthes, spécialiste des approches rhétoriques et sémio-économique des séries.
  • Si Game of Thrones a su parler à « l’imaginaire d’une époque », laissera-t-elle une trace dans l’histoire des séries ?

Une saison attendue comme le messie ! Plus d’un milliard de téléspectateurs, répartis dans 170 pays, vont regarder le premier épisode de la huitième et dernière saison de Game of Thrones, diffusé ce dimanche aux Etats-Unis sur HBO et en simultané en France dans la nuit de dimanche à lundi à 3 heures du matin sur OCS. A l’approche de l’apothéose finale, l’heure est au bilan. L’adaptation télévisuelle de la saga de George R. R. Martin  sera-t-elle le dernier phénomène mondial du genre ? Quelle trace Game of Thrones laissera-t-elle dans l’histoire des séries ?

« Game Of Thrones », le dernier grand succès de la télévision linéaire

« Game of Thrones restera dans l’histoire des séries pour des raisons industrielles, estime Séverine Barthes, maîtresse de conférences à l’Université Sorbonne Nouvelle. Game of Thrones est le dernier grand succès d’une “vraie” chaîne, que l’on persiste à regarder au fur et à mesure. »

Game of Thrones a été lancée en avril 2011, quelques mois avant que Netflix ne produise sa première série originale Lilyhammer. La série va s’achever le 19 mai 2019 au moment même où la bataille du streaming is coming avec l’arrivée de Disney +, d’ Apple TV+, et de WarnerMedia sur le marché de la SVOD. La fin de Game of Thrones coïncide aussi avec le développement de la série la plus chère de l’histoire, Le Seigneur des Anneaux, par Amazon Prime Video. Les jeux pour le trône, tenu par Netflix, sont ouverts. A l’heure des plateformes et du binge-watching, Game of Thrones réussit à maintenir sa programmation, sous la forme d’un rendez-vous, saison après saison, semaine après semaine parce qu’elle « a été lancée juste avant la montée en puissance des plateformes », note l’experte.

« Game Of Thrones », un modèle de stratégie transmédia

Game of Thrones doit évidemment son succès à « ses qualités intrinsèques » mais aussi « à une opération marketing bien pensée », résume la chercheuse. Et d’enchaîner : « HBO a senti que l’industrie était en train de bouger et qu’il fallait défendre sa position ». «  HBO a compris les outils de communication modernes, et grâce à une stratégie transmédia maîtrisée, elle a su capter l’attention des spectateurs, en occupant le terrain médiatique toute l’année », renchérit Ava Cahen, auteure de Game of Thrones Décodé (Editions du Rocher, 18,90 euros).

Grâce aux internautes, Game of Thrones a fait parler la Terre entière sur les réseaux sociaux. La force de cette stratégie ? « Les fans sont toujours au cœur du dispositif », souligne Ava Cahen. Par exemple, Paula Fairfield, en charge du design sonore de la série, a fait appel à des fans du show pour créer le cri du dragon Viserion, enregistré dans un pub de Chicago où sont organisées des soirées marathon Game of Thrones. Un peu moins d’un mois avant le lancement de la saison 8, HBO a défié les fans avec une grande chasse au trésor pour trouver six trônes de fer disséminés dans le monde entier.

La série est aussi la plus téléchargée et streamée au monde depuis 2012. « C’est plus gratifiant qu’un Emmy Awards », aurait déclaré Jeff Bewkes, le PDG de Time Warner, maison mère de HBO, en 2013. Pas de quoi frémir puisque cela n’impacte pas le chiffre d’affaires total généré chaque année par la vente de la série, la publicité et les produits dérivés, soit un milliard de dollars par saison environ, selon le New York Times. Le streaming et le téléchargement « favorisent les conversations autour de la série, créant de la valeur marketing, au-delà de la valeur de la série proprement dite », analyse Séverine Barthes. Le lancement de la saison 7 a ainsi généré quelque 2,4 millions de tweets, un record pour un épisode de série.

« Game Of Thrones », une série qui a parlé à une époque

Avec environ 100 millions de dollars investis en moyenne par saison, HBO n’a pas lésiné sur les moyens de production. La chaîne a aussi pris des risques. « A la différence de AMC ou de la Fox, HBO n’a pas pour fonds de commerce de jouer la carte du genre », note la chercheuse.

En 2011, la chaîne se hasardait pourtant avec Game of Thrones dans la fantasy et parvenait à fédérer avec une série qui n’est « ni familiale, ni tout public, ni de consommation rapide », résume Ava Cahen, en s’appuyant sur des « thèmes universels, la guerre, l’amour, la paix, la politique, et les recettes classiques de l’épopée remises au goût du jour ». Et de citer « Homère, Shakespeare, Tolkien, les légendes arthuriennes, ou encore la référence ultime de George R. R. Martin, Les Rois Maudits ». Bref, de quoi faire dire à Baran bo Odar, créateur de Dark et président du jury 2019 de Canneseries : « Je n’aime pas les dragons, ni la fantasy, mais j’aime “Game of Thrones" ».

HBO a su « proposer une production qui parlait à l’imaginaire d’une époque, qui résonnait avec les attentes de la société, considère la chercheuse. Cela n’enlève en rien aux qualités de la série, l’écriture, l’esthétique, l’interprétation, la mise en scène, mais Game of Thrones est arrivée, comme tous les grands succès, au bon moment et tout s’est aligné ».

« Game of Thrones », une série déjà culte

Est-ce suffisant pour laisser une trace profonde dans l’histoire formelle des séries ? « Game of Thrones a un énorme impact sur la contemporanéité, mais quand on parle de postérité, cela repose sur d’autres critères », insiste la chercheuse, rappelant que les gros succès littéraires du début du XXe siècle sont tombés aux oubliettes.

Malgré ses nombreuses morts choquantes, ses retournements, ses différents niveaux de lecture et ses controverses sur le sexe et la violence, « Game of Thrones n’a pas la force de modification du champ des séries, comme à son époque X-Files par rapport au fantastique ou à la place des femmes dans les séries », soutient la chercheuse.

S’il est aussi difficile de savoir quel sera la place de Game of Thrones dans l’histoire que d’imaginer avec certitude la fin de l’histoire de la série, les chercheurs – historiens, sociologues, politologues, philosophes, cartographes ou encore démographes – se sont d’ores et déjà emparés du monde fantastique imaginé par George R. R. Martin.

Nul doute donc que le show de HBO « a un vrai potentiel culte », comme le souligne Ava Cahen. « On peut imaginer un destin à la Star Wars », avance-t-elle encore. HBO a préparé en ce sens l’après Game of Thrones avec des spins-off attendus dès 2020. Espérons qu’ils soient à la hauteur du règne de la série originale.