Avant-première Series Mania: On s’est fait une masterclass «Black Mirror: Bandersnatch» avec une experte des films interactifs

EASTER EGGS Avant la rencontre à Lille avec Charlie Brooker et Annabel Jones, les créateurs de « Black Mirror », on a revu « Bandersnatch » avec une experte en films interactifs…

Anne Demoulin
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Fionn Whitehead campe Stefan, un jeune programmeur de jeu vidéo dans «Black Mirror: Bandersnatch».
Fionn Whitehead campe Stefan, un jeune programmeur de jeu vidéo dans «Black Mirror: Bandersnatch». — Netflix/Black Mirror
  • Séries Mania, dont 20 Minutes est partenaire, commence le vendredi 22 mars, à Lille. Pour patienter, nous vous parlons des séries en avant-premières et des événements du festival.
  • Pour aujourd’hui, voici le film interactif Black Mirror : Bandersnatch sur lequel Charlie Brooker et Annabel Jones, les créateurs de l’anthologie de science-fiction, vont revenir lors de leur masterclass à Lille le 28 mars.
  • On a convié Marida Di Crosta, une experte des films interactifs, à commenter cet objet filmique un peu particulier, qui sans nul doute a marqué l’histoire de l’anthologie en particulier et de la série en général…

Un objet filmique non identifié qui n’a pas fini de retourner le cerveau des fans ! Black Mirror: Bandersnatch contient des « Easter Eggs qui font référence à la cinquième saison », avait annoncé Charlie Brooker, le créateur du show à 20 Minutes au moment de la sortie du film interactif en décembre. Annoncée pour 2019, sans plus de précision, la cinquième saison de  l’anthologie de science-fiction de Netflix, a pris du retard, en grande partie parce que Bandersnatch a mobilisé Charlie Brooker et Annabel Jones, la productrice du show, non-stop. Alors que le duo britannique est attendu au festival Séries Mania pour une masterclass le 28 mars à Lille, on a revu Bandersnatch avec Marida Di Crosta, autrice de Entre cinéma et jeux vidéo : l’interface-film (De Boeck) et maîtresse de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Lyon 3 Jean Moulin.

Un terrain de jeu idéal pour un film interactif

Black Mirror : Bandersnatch suit Stefan (Fionn Whitehead), un jeune programmeur qui développe dans la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher un jeu vidéo du type « Vous êtes le héros ? » et qui prend conscience au fur et à mesure de l’épisode qu’il est sous contrôle. « On sent que Charlie Brooker maîtrise le sujet. Bandersnatch est truffé de private jokes réservé à un public averti », lance la chercheuse. Charlie Brooker sait en effet de quoi il parle, il a signé en 2013 un documentaire intitulé How Video Games Changed the World ?

L’anthologie Black Mirror questionne notre dépendance aux technologies. « De par sa thématique, la série se prête bien à l’expérience du film interactif, il a une dimension méta », note Marida Di Crosta, qui rappelle la difficulté de réaliser ce type d’objet : « Le film interactif repose sur une image enregistrée et présuppose que tout est prévu en avance ».

Une apparente construction classique

« Sur le plan de l’interactivité, la construction de ce film semble assez classique. Bandersnatch propose ainsi un spectre de fins de la plus pessimiste à la plus optimiste », explique la chercheuse. Charlie Brooker propose en réalité aux spectateurs de jouer avec l’idée du  livre dont vous êtes le héros.

« On n’est pas vraiment le héros de l’épisode, on est désormais presque trop blasé pour le croire. Charlie Brooker s’amuse à déconstruire pour mieux les reconstruire avec un œil amusé et critique, une sorte de tendresse qui dit qu’on a vraiment dépassé ces utopies », analyse sa chercheuse. Bandersnatch se joue des codes en apportant une « dimension méta, du second degré et des mises en abyme » que l’on ne trouve pas d’habitude dans les films interactifs.

Une architecture auto référentielle

Charlie Brooker a truffé son œuvre de références. Le titre évoque une créature de roman De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll, « une fiction qui déborde dans la réalité ». Le film interactif cite beaucoup la série Black Mirror, que l’on pense à l’affiche dans les locaux de Tuckersoft qui porte la mention « Metl Hedd », clin d’œil au titre de l’épisode 5 de la saison 4 en noir en blanc, le jeu « Nohzdyve » que développe Colin fait référence à l’épisode Nosedive de la saison 3 avec Bryce Dallas Howard tandis que le nom du cabinet « Saint Juniper » de la psychiatre de Stefan rappelle l’épisode San Junipero.

Bandersnatch est une production  Netflix qui parle de Netflix et multiplie les « métalepses », c’est-à-dire les intrusions du narrateur ou du narrataire extra-diégétique dans l’univers diégétique. « Black Mirror : Bandersnatch abolit le quatrième mur au moment où l’on insinue que Netflix est à la manœuvre et fait agir le héros à l’intérieur du récit ou encore quand Stephan veut se jeter par la fenêtre et que le spectateur découvre qu’il s’agit du décor de la série », résume la chercheuse. L’abonné Netflix n’est-il pas en permanence confronté au choix de son contenu ?

Un super-binge-watching

Charlie Brooker intègre aussi des références à l’univers vidéo ludique du Royaume-Uni des années 1980 et « surfe comme Strangers Things sur la tendance du rétro gaming », note encore l’experte. L’œuvre rend surtout hommage au film Un jour sans fin, réalisé en 1993 par Harold Ramis : « Avec Bandersnatch, on est, non pas dans l’éventail des possibles, mais dans la reprise sans cesse répétée des séquences »,

« Lorsqu’on a fait un parcours, on a une envie compulsive de revenir en arrière pour explorer les autres parcours. C’est une sorte de binge-watching mais du même épisode. La fin n’intervient que lorsqu’en en tant que spectateur on a le sentiment d’avoir tout exploré », remarque encore la chercheuse.

Et Charlie Brooker s’en amuse glissant des clins d’œil méta ça et là comme lorsqu’un acteur lance à un autre : « On ne s’est pas déjà vu ? ».

Un storytelling réinventé

« Black Mirror : Bandersnatch pose la question de la collecte de données, des datas très spécifiques sur les goûts du spectateur. Cela interroge la relation entre l’intelligence artificielle et des acteurs tels que Netflix pour réinventer le storytelling », souligne l’experte.

En 2009, HBO avait sorti un film interactif, Imagine. « A l’époque, on s’est dit, tiens, HBO se lance dans l’interactif, en réalité, il s’agissait de faire parler de la marque HBO alors un peu en perte de vitesse avec des chaînes comme Showtime ou AMC », se souvient la chercheuse.

Black Mirror : Bandersnatch s’inscrit dans le mouvement d’une télévision délinéarisée de plus en plus forte, sur des plateformes bientôt capables d’anticiper les attentes du téléspectateur. Et si le vrai sujet de Black Mirror : Bandersnatch était en réalité Netflix ? Réponse avec le showrunner et la productrice du show jeudi à Lille !