«Big Mouth», «Pen15», «Sex Education»: Quand les séries complètent l'éducation sexuelle des ados

DECOMPLEXE Avec un ton souvent cru, ces séries déconstruisent les tabous liés à la sexualité des adolescents

Anaïs Bordages

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L'épisode de «Big Mouth» sur la contraception
L'épisode de «Big Mouth» sur la contraception — Netflix

Sex Education, Pen15, Big Mouth, ou encore 13 Reasons Why : depuis quelques années, la sexualité des adolescents est en vogue dans les séries. Et on ne vous parle pas du sexe très discret et hétéronormé de Dawson ou Newport Beach, non : ces nouvelles séries parlent d’éjaculation, de masturbation, d’avortement ou de fantasmes de manière franche et souvent graphique. Et leurs personnages, loin des Marissa Cooper et autres Chuck Bass, sont hétéros, bis ou homos, ils ont des boutons et des appareils dentaires, sont maladroits, peu sûrs d’eux, et vraiment jeunes, puisqu’ils ont entre 12 et 17 ans.

Or, ces séries et leur représentation décomplexée du sexe peuvent jouer un rôle important pour les jeunes publics, qui manquent encore d’une éducation sexuelle véritablement satisfaisante. En effet, selon David Simard, enseignant au Pôle santé sexuelle, sexologie et droits humains à l’université Paris Diderot, l’éducation à la sexualité prodiguée aux jeunes dans les écoles, « c’est encore compliqué. (…) A certains endroits, on en est encore à se focaliser sur la contraception et sur les IST, où on présente donc la sexualité plutôt sous l’angle des risques qui peuvent y être associés. » Une vision assez sommaire de la sexualité, qui est pourtant un sujet central dans le développement des ados.

La puberté, un sujet encore tabou

Les séries comiques Big Mouth et Pen15 abordent toutes les deux le début de la puberté, à la fois chez les filles et chez les garçons. Elles dépeignent avec beaucoup d’humour l’âge des premiers émois sexuels, et la honte qu’ils engendrent parfois. Les deux séries comportent en effet leur lot de scènes franchement gênantes, tant on est peu habitués à voir la sexualité adolescente représentée à l’écran. Dans Pen15, un épisode tout entier est dédié à la découverte de la masturbation par Maya, une des héroïnes. Pendant plusieurs jours, elle devient tellement obsédée par la découverte de son corps qu’elle se masturbe constamment, et que tout l’excite, même les tranches de bacon.

Les héroïnes de «Pen15» en plein premier rasage
Les héroïnes de «Pen15» en plein premier rasage - Hulu

Dans le pilote de Big Mouth, Andrew a du mal à contrôler ses réactions physiques, et éjacule accidentellement dans son pantalon en dansant avec une fille. Ces deux moments sont forcément gênants, pour les personnages comme pour les spectateurs. Mais ils sont aussi décomplexants, car ils montrent des expériences universelles, bien qu’encore taboues.

Comme l’explique David Simard, « Il y a encore l’idée que c’est trop dérangeant, trop sulfureux de parler de la sexualité sous l’angle du plaisir, des fantasmes ou des pulsions, parce que ça risquerait d’éveiller la curiosité des jeunes à des choses auxquelles ils ne penseraient pas naturellement, ce qui est complètement faux comme on le voit avec la pornographie. Evidemment on ne peut pas en parler aux jeunes n’importe comment, mais du coup on fait le choix de ne pas en parler du tout. » Il ajoute : « C’est d’ailleurs, je pense, une des raisons pour lesquelles on parle d’"éducation à la sexualité" à l’école, car "éducation sexuelle" pourrait laisser entendre qu’on apprend aux jeunes comment s’y prendre sexuellement, et ça c’était déjà une peur qui existait il y a plus de 100 ans. »

Une vraie portée éducative ?

La différence aujourd’hui, c’est que les ados ont accès à une multitude de sources pour en apprendre plus sur la sexualité, que ce soit le porno, les médias… ou les séries. Selon David Simard, « les séries peuvent peut-être apporter un contrepoids, ou en tout cas des éléments supplémentaires par rapport au matériel pornographique. »

C’est d’ailleurs ce que fait Sex Education, une série qui met volontairement en avant les interrogations de ses héros, qui déconstruit certains clichés véhiculés par le porno, et qui parle avant tout de plaisir, d’intimité et de découverte, avec beaucoup de bienveillance. Certains personnages, comme le héros Otis, sont complexés par leur virginité. D’autres ont des rapports sexuels réguliers, mais n’ont pas encore trouvé ce qui leur plaisait vraiment. Le personnage d’Aimee passe par exemple un épisode entier à se masturber de plein de manières différentes pour explorer ses préférences, avant de dicter à son petit ami ce qu’il devrait faire pour la faire jouir.

Aimee découvre le plaisir féminin dans «Sex Education»
Aimee découvre le plaisir féminin dans «Sex Education» - Netflix

Ce discours franc, souvent sur le ton de l’humour, peut s’avérer bénéfique pour les jeunes spectateurs de la série selon David Simard. « Ça peut avoir un effet d’identification, les ados peuvent se reconnaître dans certains personnages dans la gêne, dans les maladresses qui sont montrées dans cette série, et du coup peut-être se sentir moins isolés, moins anormaux. (…) Et c’est dédramatisé, il n’y a pas forcément toute la lourdeur qu’il peut y avoir dans les discours de prévention plus habituels, où le présupposé est que le sexe est quelque chose qui recèle un certain nombre de menaces. »

Quant à Big Mouth, elle profite d’être une série animée pour créer des scènes très imagées, à portée éducative. Dans l’épisode Pleins feux sur le planning, Leah se rend au planning familial. La scène est tournée comme une parodie du Bachelor, dans laquelle l’héroïne doit choisir non pas entre plusieurs prétendants, mais entre plusieurs moyens de contraception.

Le consentement, une thématique cruciale

Enfin, les séries se posent de plus en plus la question de l’éthique sexuelle, et plus précisément celle du consentement. La pop culture est en effet remplie de scènes où un homme embrasse une femme qui lui avait pourtant dit non, ou de scènes de sexe qui sont en fait des scènes de viol, mais qui sont montrées de manière érotique (c’est une critique qui a souvent été faite à la série Game of Thrones, par exemple). Mais peu à peu, le discours sur le consentement est en train d’évoluer. Dans la saison 1 de 13 Reasons Why, une série certes imparfaite et critiquée pour sa représentation de la santé mentale, plusieurs personnages sont agressés sexuellement. Et un des épisodes s’attache notamment à montrer le phénomène de sidération, un mécanisme psychologique qui fait que les victimes d’agression sexuelle sont souvent paralysées par le choc, comme figées. La série déconstruit ainsi plusieurs clichés sur le viol, et notamment l’idée qu’une victime parfaite aurait dû « se défendre » physiquement.

Quant à la série Sex Education, elle fait partie des premières à avoir embauché une coordinatrice d'intimité, qui s’assure notamment que le consentement est aussi respecté entre les différents acteurs qui tournent les scènes de sexe. Preuve que le progrès est en marche, devant comme derrière la caméra.