Natasha Lyonne, Maggie Gyllenhaal, Kirsty Alley... Auteures, actrices et réalisatrices, les femmes prennent le pouvoir dans les séries

«GIRL POWER» Comme Natasha Lyonne dans Poupée Russe, de plus en plus de femmes imposent leur patte grâce aux séries télé

Anaïs Bordages

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Natasha Lyonne, créatrice, scénariste et actrice de « Poupée Russe »
Natasha Lyonne, créatrice, scénariste et actrice de « Poupée Russe » — Netflix

C’est déjà une des meilleures séries de l’année : Poupée Russe, disponible sur Netflix depuis le 1er février, raconte la nuit cauchemardesque de Nadia (Natasha Lyonne), qui n’arrête pas de mourir et de ressusciter à répétition, bloquée dans une boucle temporelle qu’elle n’arrive pas à résoudre. Natasha Lyonne, connue pour ses rôles dans Orange is the new black ou American Pie, est une actrice fascinante.

Voix rauque, attitude androgyne et boucles éternellement en bataille, sa présence à l’écran est magnétique, et elle est aussi habile dans un registre comique que dramatique. Pourtant, avant Poupée Russe, elle n’avait jamais vraiment trouvé d’œuvre à la hauteur de son talent. Et ce n’est pas un hasard si ce rôle lui va comme un gant : elle l’a cocréé, coécrit et coréalisé.

Pamela Adlon, Frankie Shaw, Issa rae ou Mindy Kaling

Dans une interview accordée à Rolling Stone, l’actrice explique pourquoi le fait d’écrire son propre rôle était libérateur : « Je me suis dit, “puisqu’on me demande tout le temps de jouer Joe Pesci, autant que j’écrive et que je joue ma propre version”. Je pense souvent que j’aimerais avoir les options qu’ont des gens comme Joaquin Phoenix ou Nicole Kidman. En l’état, ce rôle est certainement plus intéressant (pour moi). »

Or, Natasha Lyonne n’est pas la seule actrice a avoir façonné son propre rôle pour une série. C’est aussi le cas de Pamela Adlon (Better Things), Frankie Shaw (Smilf), Issa rae (Insecure), Mindy Kaling (The Mindy Project), Ilana Glazer et Abbi Jacobson (Broad City), Rachel Bloom (Crazy Ex Girlfriend)… Sans oublier Lena Dunham dans Girls.

Issa Rae, créatrice et actrice principale de « Insecure »
Issa Rae, créatrice et actrice principale de « Insecure » - HBO

On trouve les origines de ce phénomène au tout début de l’Histoire de la télé : Lucille Ball, avec la série I Love Lucy dans les années 1950, et Mary Tyler Moore avec le Mary Tyler Moore Show dans les années 1970, étaient les pionnières en la matière, à la fois actrices principales et productrices de leurs propres séries autobiographiques. Et féministes. Sarah Sepulchre, professeure à l’université catholique de Louvain, explique : « I Love Lucy était l’histoire d’une femme qui voulait travailler, mais qui n’y arrivait pas. Mary Tyler, elle, est réputée pour avoir été la première femme non mariée à la télé qui draguait des garçons, avait régulièrement des nouveaux petits amis et ne souhaitait pas se marier. »

La télé, terre d’opportunité historique pour les femmes

Il s’agit de deux exemples, qui ont vingt ans d’écart. Ce qui change aujourd’hui, c’est la quantité de ces séries, de plus en plus nombreuses sur le petit écran. « A ce point là, c’est du jamais vu », affirme Sarah Sepulchre. Et cette nouvelle vague d’autrices à la télé peut s’expliquer de plusieurs manières.

Déjà, il y a un effet purement mathématique, selon Séverine Barthes, maîtresse de conférences à l’université Sorbonne Nouvelle : « On n’a jamais produit autant de séries dans toute l’histoire de la télé qu’actuellement, donc de fait, il y a plus de femmes. » Mais c’est aussi un signe des temps qui changent, car le féminisme et les inégalités de genre sont des sujets de discussion de plus en plus présents dans notre société, comme l’explique Sarah Sepulchre : « c’est parce qu’on en parle dans la société que les séries en parlent. »

A l’ère de la Peak TV, la télé représente donc une opportunité parfaite pour les femmes, encore très mal représentées dans les films (à tous les niveaux de production). Et ce n’est pas un hasard si l’on trouve dans ces séries des actrices qui sortent des canons de beauté très étroits d’Hollywood, que ce soit pour leur âge, leur physique ou leur couleur de peau. En 2005, l’actrice Kirsty Alley a créé et écrit sa propre série, Fat Actress. Comme l’explique Sarah Sepulchre, « elle avait été blacklistée partout dans Hollywood à cause de son poids, et la série raconte ça. » Quant à Girls, la série existe en partie en réaction à Sex And The City : « c’est aussi parce que le côté "petit 34" énervait Lena Dunham que la série existe. (…) Lena Dunham a été essentielle, un jour il faudra lui décerner un prix Nobel. »

« Les femmes doivent se créer leur propre job »

Jessica Lange, Angela Bassett, ou encore Kathy Bates, des actrices légendaires délaissées par le monde du cinéma depuis de nombreuses années, ont quant à elles donné un second souffle à leur carrière grâce à la série d’anthologie American Horror Story de Ryan Murphy. Viola Davis, actrice prolifique depuis vingt ans, n’a réussi à véritablement capter l’attention du grand public (et de l’académie des Oscars) qu’après son travail époustouflant dans la série Murder. Et Vulture note que « mettre en valeur le charme décalé de Natasha Lyonne n’a pas été chose facile pour Hollywood. (…) Un des plus grands plaisirs de Poupée Russe est donc de pouvoir simplement passer autant de temps avec elle. »

Cette porte d’entrée dans le monde des séries permet aussi aux actrices d’avoir un plus grand contrôle sur leur travail et sur les histoires qu’elles veulent raconter et incarner. Nicole Kidman et Reese Witherspoon ont ainsi choisi de produire Big Little Lies en réaction aux rôles féminins trop limités et réducteurs que propose Hollywood. « Les femmes doivent se créer leur propre job, sinon on leur donne celui d'une James Bond girl », ironise Sarah Sepulchre.

Shailene Woodley, Reese Witherspoon et Nicole Kidman dans « Big Little Lies »
Shailene Woodley, Reese Witherspoon et Nicole Kidman dans « Big Little Lies » - HBO

Une fois à la tête de leur série, les actrices, créatrices et productrices en profitent donc pour mettre en avant des thèmes souvent féministes. Selon Séverine Barthes, « les femmes, quand elles arrivent à une position de pouvoir, sont tout à fait conscientes des difficultés qu’elles-mêmes ont pu avoir et des difficultés des autres femmes. Elles peuvent mettre à profit cette position de pouvoir pour développer un discours et favoriser des changements de représentation. »

C’est exactement ce qu’a fait Maggie Gyllenhaal dans The Deuce, série de David Simon pour laquelle elle est à la fois actrice et productrice. Elle y incarne Candy, une prostituée indépendante qui décide de devenir réalisatrice de films pornos et se confronte à un système très masculin et sexiste. Et l’actrice a insisté pour que les scènes de sexe se focalisent autant sur son plaisir que celui de ses partenaires masculins. C’est aussi dans cette série que l’actrice Emily Meade a fait appel à une coordinatrice d’intimité pour le tournage de ses scènes de sexe, initiant tout un mouvement dans l’industrie du divertissement.

« Il y a des choses que seule une femme peut écrire »

La télé permet ainsi à de nombreuses femmes de raconter des histoires explicitement féministes, de manière originale et révolutionnaire : la maternité pour Pamela Adlon, l’orgasme féminin pour Maggie Gyllenhaal, l’intersectionnalité pour Issa Rae, la violence domestique pour Nicole Kidman et Reese Witherspoon. Ces séries « ont une vraie politique de représentation, selon Sarah Sepulchre. Je ne dis pas qu’un homme ne peut pas écrire de bon rôle féminin, bien sûr, mais pour le personnage de Hannah dans Girls, par exemple, un homme n’aurait jamais osé faire ça. Beaucoup d’hommes ne comprennent pas ce que c’est d’avoir un corps de femme, d’avoir des enfants, la plupart d’entre eux ne savent pas ce que c’est une double journée, la peur de circuler dans la ville, etc. Il y a des choses que seule une femme peut écrire. »

Encore mieux : on voit de plus en plus dans les séries une multiplicité de points de vue féminins, avec une multitude de sujets abordés, et des personnages de diverses orientations sexuelles, couleurs de peau, religions, ou corpulences : « Une fille qui est très fine n’aurait pas pu écrire Girls, une blanche ne peut pas écrire un personnage de femme noire aussi bien qu’Issa Rae pour Insecure, et il faut pouvoir le reconnaître. Ce n’est pas parce qu’on est une femme qu’on sait ce que toutes les femmes vivent. »

Avec l’excellente Poupée Russe, Natasha Lyonne rejoint donc le club de plus en plus large des autrices qui révolutionnent doucement la représentation féminine à la télé. Un club qui risque encore de s’agrandir dans les semaines qui viennent, avec la sortie des séries Pen15, sur deux adolescentes (jouées par les créatrices trentenaires de la série), et Shrill, sur la grossophobie.