«You», «Extremely Wicked»: Pourquoi les tueurs sont plus glamours que leurs victimes (féminines)

TUEURS SYMPAS La série à succès et le nouveau biopic de Ted Bundy se focalisent sur des tueurs misogynes qui paraissent plutôt sympathiques...

Anaïs Bordages

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Penn Badgley dans «You» sur Netflix
Penn Badgley dans «You» sur Netflix — NETFLIX

Samedi dernier, la sortie de la nouvelle bande-annonce de Extremely wicked, shockingly evil and vile, le biopic de Ted Bundy, n’a pas fait l’unanimité. De nombreux internautes ont en effet réagi en déplorant la « glorification » de Ted Bundy, plus semblable à « une rockstar » ou « Brad Pitt dans Ocean’s Eleven » qu’à un homme ayant violé et assassiné au moins 30 victimes. Peu après, le film était diffusé en avant-première au festival Sundance. Malgré de bonnes critiques, le problème de la complaisance à l’égard du tueur est fréquemment mentionné.

Vanity Fair écrit : « Dans ses pires moments, le film semble presque sympathique à l’égard de Bundy. (…) A la fin du film, Berlinger liste les noms de toutes les victimes connues de Bundy, peut-être pour essayer de nous rappeler qui sont les gens qui comptent vraiment dans cette histoire. Mais ces femmes sont tellement des non-entités sans visage dans ce film que ce bref signe de reconnaissance semble presque cruel par sa désinvolture. » Quant à la critique d’AV Club, elle estime qu’« en ne montrant que son visage public, le charme désuet qui l’a transformé en sensation médiatique (…), Extremely Wicked risque de minimiser le diabolisme » de Ted Bundy.

« You », une « histoire d’amour tordue » ?

Tout aussi complexe à interpréter, la série You, diffusée sur Lifetime et devenue un succès après sa reprise par Netflix, suit Joe Goldberg, un homme qui harcèle (et, spoiler, tue) une femme qui l’obsède. L’histoire est principalement racontée du point de vue du harceleur, et nous plonge directement dans ses pensées obsessionnelles : « Tu mérites quelqu’un comme moi », etc. Mais plusieurs médias ont été surpris par le point de vue adopté par la série : celle-ci semble prendre le parti du tueur, présenté comme plus complexe, plus attachant et souvent plus intelligent que le reste des personnages (dont des personnages féminins très mal développés). La productrice exécutive et scénariste de la série le décrit d’ailleurs ainsi : « Une chose sur laquelle on est très clairs, c’est que Joe Goldberg est (…) à l’opposé du tueur de sang-froid psychopathe. Il est romantique, attentionné, même un peu timide, et il est vraiment très sensible et émotif. » Sera Gamble décrit également sa série comme « une histoire d’amour tordue » et espère qu’à la fin de la saison 1, les spectateurs comprendront les motivations de Joe.

Tenter de comprendre ce qu’il se passe dans la tête d’un tueur/violeur/criminel n’a rien de révolutionnaire : l’âge d’or des séries est rempli d’histoires d’anti-héros meurtriers comme Tony Soprano ou Walter White (Breaking Bad), sans parler de Dexter, véritable tueur en série. Et comme le rappelle David Roche, professeur d’études cinématographiques à l’Université Toulouse Jean Jaurès, la fascination pour ces tueurs a toujours existé : « Psychose (1960), Massacre à la tronçonneuse (1974) et Le Silence des agneaux (1991) se sont tous basés sur l’histoire d’Ed Gein. Les tueurs des slashers des années fin 1978-1980 sont des tueurs en série, et Jason et Michael Myers sont les stars de ces franchises. » Pour lui, la fascination pour les tueurs en série est intrinsèque à la culture américaine : « La violence est centrale dans la nation américaine, car c’est une nation qui s’est fondée dans la violence, et ça se retrouve dans la pop culture. (…) (Les tueurs en série) sont des figures qui hantent la culture américaine et sont employés aussi bien pour leur potentiel dramaturgique - le sensationnalisme - que pour leur sens métaphorique (on pense à American Psycho, par exemple). »

« Je sais que c’est un meurtrier, mais on a le droit de dire que Ted Bundy est sexy non ? »

La différence avec You et Extremely Wicked, c’est cette notion de « fantasme » et de « romantisme » que semblent susciter les acteurs principaux, et les meurtriers qu’ils incarnent : de très nombreuses internautes ont déjà professé leur amour pour Penn Badgley et son personnage de Joe dans You, ainsi que pour Zac Efron, qui arriverait à rendre Ted Bundy sexy.

« Honnêtement j’aimerais bien avoir un mec sexy qui soit aussi obsédé par moi que Joe l’est par Beck »

« Je sais que c’est un meurtrier, mais on a le droit de dire que Ted Bundy est sexy non ? Zac Efron va jouer son rôle, ça veut dire qu’on a le droit. »

Chloé Monasterolo, doctorante en culture des médias, estime qu’en fait, les tueurs en série ne sont pas représentés uniquement comme des monstres dans la pop culture : « Beaucoup de représentations suggèrent que leurs crimes sont liés à la façon dont ils ont grandi, qu’ils auraient pu grandir autrement et ne pas devenir tueurs. (…) Le film The Gray Man, sur le tueur en série, violeur et cannibale Albert Fish, le présente comme un cas de maladie mentale qui n’a jamais été traitée, et presque comme une victime. »

Le risque, c’est qu’en jouant sur la figure humaine, attirante et attachante de ces meurtriers, ces œuvres risquent de renforcer des clichés déjà éculés dans les médias lorsqu’ils couvrent des féminicides, recourant à des euphémismes comme « crime passionnel » ou « drame familial ». « C’est une vraie question et un vrai problème », confirme David Roche. Car ces représentations très nocives, qui renvoient souvent la faute sur les victimes, et présentent les meurtriers comme « terriblement humains », contribuent à une société dans laquelle la violence envers les femmes est normalisée.

Changer de perspective

Certaines séries préfèrent changer de perspective. Soit en adoptant le point de vue des victimes de crimes misogynes, comme The Handmaid’s Tale ou Big Little Lies, soit en créant des histoires qui n’avaient jamais été racontées. Dans American Crime Story : The People vs OJ Simpson, Ryan Murphy revisite l’affaire désormais bien connue du procès pour meurtre d’OJ Simpson… mais il nous offre un portrait inédit et plein d’empathie de Marcia Clark, la procureure à l’époque victime de misogynie crasse et ridiculisée par les médias.

Sharp Objects, série HBO réalisée par Jean-Marc Vallée et adaptée d’un roman de Gililan Flynn, part d’une histoire beaucoup trop familière dans la pop culture (une jeune fille assassinée) pour renverser les attentes des téléspectateurs, et offrir une réflexion sur les rôles très étroits qu’on impose aux femmes (jeune fille virginale, maman ou putain) et la manière dont les féminicides sont généralement représentés et perçus.

Les succès critique et public de ces séries encourageront peut-être les créateurs à réfléchir à comment mieux parler, en 2019, des crimes, des faits divers sanglants et des tueurs qui ont toujours fasciné le public.