Pour tourner des scènes de sexe, Hollywood a inventé un métier, «coordinatrice d’intimité»

EXPLICITE Sur les tournages de films et séries, elles s'assurent que les scènes de sexe se déroulent dans le respect et le consentement...

Anaïs Bordages

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« Sex Education ».
« Sex Education ». — Netflix
  • Des tournages de scènes de sexe dans des films et séries peuvent mettre mal à l’aise les actrices et acteurs.
  • Afin de préparer ces scènes et mieux respecter l’intimité sur les plateaux, un nouveau métier est né : coordinatrice d’intimité.
  • Ils et elles ont en charge les répétitions de ces scènes de sexe, à la manière des cascades.

D’« Outlander » à « Game of Thrones » en passant par « Riverdale » : les scènes de sexe sont dans toutes nos séries préférées. Mais leur réalisation peut parfois poser des problèmes très spécifiques ; liés au caractère intime et physique de ces scènes. Récemment, Samara Weaving, actrice de la série SMILF, a démissionné après la gestion problématique de plusieurs scènes de sexe. Elle avait demandé un tournage « fermé », avec très peu de personnes présentes sur le plateau, et les moniteurs de retransmission éteints, pour que les personnes absentes du plateau ne puissent pas suivre la scène de l’extérieur. Or, Frankie Shaw, la créatrice, aurait demandé que les moniteurs soient rallumés, et n’aurait ainsi pas respecté l’intimité de son actrice. Ce genre de mauvaise gestion est malheureusement fréquent — l’exemple le plus notoire étant sans doute Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos et leur expérience « horrible » pendant La Vie d’Adèle. Mais pour remédier à ce problème, une nouvelle profession est en train de se développer à Hollywood.

Depuis quelques années, il est de plus en plus courant pour les créateurs de séries et réalisateurs d’avoir recours à des « coordinatrices d’intimité ». Leur job ? Passer en revue chaque scène de sexe avec l’équipe avant qu’elle ne soit tournée, la chorégraphier, veiller à ce que toutes les règles de bonne conduite soient respectées, et accompagner les interprètes pour les aider à se sentir en sécurité lors du tournage. Une des dernières séries à en avoir fait l’expérience est Sex Education, la nouvelle série de Netflix qui aborde sans tabou ni jugement la sexualité des adolescents – et contient une bonne dose de scènes intimes. Ita O’Brien, danseuse, actrice et réalisatrice de formation, a coordonné toutes ces scènes de sexe, y compris la scène d’ouverture, très crue : « Les acteurs ont donné leur consentement, la scène a été chorégraphiée et répétée, avec des vêtements puis sans vêtements, tous les angles de caméra ont été checkés, nous avons vérifié que les parties intimes soient bien couvertes, et une fois que tout ça était fait, les acteurs étaient libres de jouer sans se prendre la tête. »

Ita O'Brien lors d'un atelier d'intimité en 2019
Ita O'Brien lors d'un atelier d'intimité en 2019 - Ita O'Brien

Un métier aussi essentiel que « coordinateur de cascades »

« Sex Education » était la première série sur laquelle Ita O’Brien a été amenée à travailler. Pour expliquer l’importance de son rôle, elle fait la comparaison avec les coordinateurs de cascades : « Sur une production, cela ne viendrait jamais à l’idée à quelqu’un de faire une cascade sans la présence d’un coordinateur, qui s’assure que tout est sûr : est-ce qu’on a besoin de répétition ? Quelles techniques on va mettre en place… » Si les coordinateurs de cascades sont présents, c’est en effet pour éviter les blessures (et les procès) qui pourraient compromettre le tournage. Or, une scène de sexe peut être tout aussi technique, et tout aussi stressante, qu’une scène de cascade : « Si vous saviez le nombre de fois où, après une scène de sexe qui était juste improvisée, une actrice m’a dit être perdue car elle ne savait pas si son partenaire avait fait tel geste parce qu’elle lui plaisait vraiment », raconte la coordinatrice. « Ou des acteurs qui sont allés rendre visite à leur partenaire après le tournage dans leur caravane, et leur ont fait des avances non désirées parce qu’il y avait eu une confusion sur ce qui était personnel et professionnel dans la scène. »

Selon elle, « si le métier de coordinatrice d’intimité n’existait pas jusqu’à maintenant, c’est parce que les blessures émotionnelles et psychologiques, qui se produisent quand quelqu’un se sent mal à l’aise, maltraité, voire harcelé pendant une scène de sexe, n’étaient pas prises au sérieux. » En effet, l’apparition de ce métier est extrêmement récente. Ce n’est qu’en 2014 qu’Ita O’Brien, en tant que metteuse en scène, a commencé à réfléchir aux moyens de rendre ses acteurs plus à l’aise lors de scènes intimes… Et de fil en aiguille, s’est retrouvée à créer une liste de recommandations et de bonnes pratiques. « Ce n’est pas forcément quelque chose que j’ai décidé de faire, ça s’est plutôt développé naturellement. » Au même moment, le groupe américain Intimacy Directors International (IDI) créait un projet similaire. Depuis, IDI et Ita O’Brien sont les deux leaders de cette activité, qui s’est fortement popularisée depuis Me Too.

Une aide précieuse sur les tournages

« The Deuce » est une des premières séries à avoir popularisé la pratique lors de sa saison 2, diffusée à l’automne 2018. Ce programme de David Simon, sur la prostitution new-yorkaise et l’industrie du porno dans les années 1970, contient de très nombreuses scènes de sexe graphiques. C’est l’actrice Emily Meade, qui joue la prostituée et actrice porno Lori, qui a demandé qu’une coordinatrice d’intimité soit présente, alors que son collègue James Franco était visé par des accusations de harcèlement sexuel. « J’ai réalisé que je n’allais pas bien. Jouer une prostituée, puis une actrice porno, avec très peu de préparation chaque semaine, ce qui est courant à la télé, me causait beaucoup d’anxiété. Je voulais quelqu’un dont le travail soit juste de nous protéger dans les scènes de sexe. » L’actrice a ainsi fait appel à Alicia Rodis, cofondatrice d’IDI, qui est intervenue sur le tournage. Et l’expérience s’est révélée tellement cruciale et positive qu’en octobre 2018, HBO a  rendu obligatoire l’embauche de coordinateurs d’intimité pour toutes ses séries. La chaîne câblée est en effet connue pour ses séries souvent provocatrices où les scènes de sexe crues ne manquent pas, de « Sex and the city » à « True Blood » en passant par « Game of Thrones ».

L'actrice d'Emily Meade, qui joue dans la série « The Deuce », diffusée depuis 2017 sur HBO a demandé à ce qu'une personne soit présente sur le tournage pour l'aider, la conseiller et la protéger lorsqu'elle tournait des scènes de sexe.
L'actrice d'Emily Meade, qui joue dans la série « The Deuce », diffusée depuis 2017 sur HBO a demandé à ce qu'une personne soit présente sur le tournage pour l'aider, la conseiller et la protéger lorsqu'elle tournait des scènes de sexe. - HBO

De même, c’est en grande partie grâce à la présence d’Ita O’Brien sur « Sex Education » que toutes les scènes de sexe se sont déroulées de manière très saine et bon enfant. La coordinatrice raconte que Chris Jenks, qui joue Steve dans la série, « était très stressé, il sortait à peine de l’école et n’avait jamais tourné de scène de sexe. Il y a eu une journée où nous devions tourner deux scènes de sexe avec lui, et à la fin de l’après-midi, il a dit : “Je ne sais pas pourquoi je stressais autant, c’est complètement normal.” » C’est pour cette raison qu’aucune scène de sexe de la série n’est gênante pour le spectateur, alors même qu’il s’agit souvent de scènes retraçant les premières expériences d’adolescents souvent maladroits. « Ma théorie, avance Ita O’Brien, c’est que quand vous regardez une scène de sexe et que vous vous sentez mal à l’aise, c’est parce que vous sentez le malaise de l’acteur. »

En vogue depuis Me Too

Bien sûr, toutes les chaînes et créateurs de séries ne sont pas encore sur la même longueur d’onde, et il va falloir un peu de temps pour que la pratique soit totalement acceptée. Ita O’Brien admet que beaucoup de gens ne comprennent pas encore l’intérêt d’une telle présence sur un tournage. Certains acteurs disent qu’ils ne veulent pas répéter car c’est accorder trop d’importance à la scène. Quant à certains réalisateurs, « ils disent que si la scène est répétée, elle ne sera plus aussi sexy ou n’aura plus l’air spontanée ». Et puis, il y a le fait que certains créateurs et réalisateurs refusent qu’on leur dise comment créer une scène et raconter leur histoire.

Mais pour la coordinatrice, il y a « absolument » eu un changement post-Me Too : « Me too et Time’s Up ont largement contribué à ce gros changement dans l’industrie, qui a été de se dire que la façon dont nous opérions par le passé n’est plus acceptable, et que nous devons désormais mettre en place de meilleures pratiques. » Son expertise est de plus en plus sollicitée, que ce soit par des réalisateurs, des producteurs, ou même des directeurs de casting et agents de stars. Et en plus de « Sex Education »​, elle a depuis travaillé sur deux autres séries qui sortiront prochainement, ainsi qu’un long-métrage. Le vœu d’Ita O’Brien : que dans cinq ans, plus personne n’envisage de faire une scène de sexe sans coordinatrice d’intimité.