«True Detective» explore l'obsession de l'Amérique pour les meurtres d'enfant non résolus

RENAISSANCE Après une première saison acclamée, une seconde boudée, la troisième saison de «True Detective» était attendue de pied ferme…

Anne Demoulin

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Mahershala Ali et Stephen Dorff campent les héros de la saison 3 de «True Detective».
Mahershala Ali et Stephen Dorff campent les héros de la saison 3 de «True Detective». — HBO

En 2014, la diffusion de l’épisode final de True Detective  cassait le site de vidéo à la demande de HBO ! Son créateur, Nic Pizzolatto, réussissait un tour de force, à savoir provoquer un séisme avec l’un des pitchs les plus rebattus en matière de fiction, celle d’un duo de flics enquêtant sur un cas mystérieux. L’histoire des détectives Rust Cohle (Matthew McConaughey) et Marty Hart (Woody Harrelson) sur les traces d’un tueur en série reprenait les stéréotypes des polars pour mieux les dépasser.

En 2015, Nic Pizzolatto essayait courageusement de prendre une direction totalement différente en saison 2… et essuyait un échec. En jonglant avec quatre personnages principaux (campés par Rachel McAdams, Colin Farrell, Taylor Kitsch et Vince Vaughn), l’intrigue semblait aussi embrouillée que les échangeurs autoroutiers de Los Angeles filmés en plan général. Surtout, la deuxième saison de True Detective, ne ressemblait pas à « True Detective », et tournait le dos à son obsession, très américaine, pour les crimes non résolus.

Trois ans plus tard, Nic Pizzolatto semble avoir tiré les leçons de ce désastre et l’anthologie, disponible sur OCS, revient à ses racines. Comment « True Detective » a retrouvé le mojo ?

Une atmosphère lourde et une petite dose d’occultisme

Dès le générique, on renoue avec l’atmosphère aussi étouffante qu’envoûtante du sud des Etats-Unis. Loin du Los Angeles de la saison 2. Nic Pizzolatto filme les paysages de l’Amérique profonde comme des endroits où la présence du mal semble tangible et cachée à la vue de tous. Cette zone boisée à la périphérie d’une petite ville de l’Arkansas, dans les Ozarks, justement nommée « Devil’s Den » (le repaire du diable), paraît aussi inquiétante que les marécages de la Louisiane.

Tout commence le 7 novembre 1980, le jour de la mort de Steve McQueen. Les détectives Wayne Hays (Mahershala Ali, lauréat d’un oscar et d’un golden globe) et Roland West (Stephen Dorff) sont amenés à enquêter sur la disparition de deux enfants, dont les parents, Tom (Scoot McNairy) et Lucy (Mamie Gummer) se déchirent. L’affaire est pimentée par un soupçon d’occultisme. Les sculptures vaudoues de la saison 1 sont remplacées par des poupées de paille… et un tee-shirt Black Sabbath.

Un trio d’enquêteurs pour une triple temporalité

Le taciturne policier Wayne Hays a fait ses armes de fin limier dans la jungle moite de la guerre Vietnam alors qu’il était surnommé « Purple » Hays, envoyé en reconnaissance comme pisteur. Le spectre du Vietnam est ce qui le lie implicitement à son partenaire bourru, Roland West, également vétéran. Nic Pizzolatto introduit un troisième investigateur, l’enseignante Amelia Reardon (Carmen Ejogo), dont on apprend rapidement qu’elle est devenue l’épouse de Wayne, mais surtout qu’elle a écrit un livre consacré à l’enquête de 1980.

Alors que la saison 1 se déroulait sur une double temporalité, l’enquête se déroule ici à trois époques différentes. 1980, date de la disparition des enfants, 1990, moment où l’affaire est rouverte à la suite de la découverte de nouveaux éléments, et 2015, lorsque Wayne Hays, est interviewé pour une série documentaire sur les enfants disparus. On comprend alors qu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer. Au passage, saluons le travail des maquilleurs sur Mahershala Ali, crédible en personne âgée.

Ces sauts temporels ouvrent une réflexion sur la fascination du public américain pour les crimes non résolus, notamment ceux d’enfants. 2015 est l’année du succès de la série documentaire « Making A Murderer »  sur Netflix, qui explorait une nébuleuse affaire de meurtre sur plusieurs décennies. Nic Pizzolatto interroge donc l’essence de la série policière américaine, comme divertissement. Non sans ironie, le cliffhanger à la fin du premier épisode remet en cause l’objet même de l’enquête.

Un drame intimiste et un mojo retrouvé

En nous perdant dans la mémoire défaillante de Wayne Hays, narrateur peu fiable, Nic Pizzolatto joue avec son récit. Plutôt que résoudre le mystère autour de la disparition de deux enfants, la vraie énigme de cette saison est de comprendre pourquoi la vie du policier est aussi intimement liée à celui-ci. Le crime pèse sur les âmes des enquêteurs. La saison 3 de « True Detective » fait mine de reprendre la recette de la saison 1, mais va plus loin dans le drame intime d’un inspecteur condamné à l’impuissance, d’abord à la poursuite des coupables, puis de ses souvenirs.

Cette saison 3 de l’anthologie ne provoquera pas l’agitation de la saison 1, mais le personnage de Wayne Hays (et la performance de Mahershala Ali), policier noir, hanté par le spectre du Vietnam, aux prises avec le racisme, confronté à une affaire de pédophilie, à la mémoire vacillante, réussi au moins à faire oublier la saison 2.