«Ad Vitam»: Pourquoi l’homme a-t-il tant besoin de mourir?

AD PATRES La série française «Ad Vitam» est diffusé diffusée à partir de jeudi sur Arte…

Laure Beaudonnet

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Extrait de la série «Ad Vitam»
Extrait de la série «Ad Vitam» — I.MATHIE / ARTE
  • La série est diffusée tous les jeudis du 8 au 22 novembre 2018 à 20h55 sur Arte.
  • Signée Thomas Cailley (Les Combattants), Ad Vitam propose une réflexion sur la mortalité.
  • Ad Vitam a été sacrée meilleure série française au festival Séries Mania 2018.

« Les vieux ne meurent plus, les jeunes se suicident ». Ad Vitam, l’une des séries françaises les plus attendues de l’automne, diffusée sur Arte jeudi, s’attaque à la question de l’immortalité sur fond d’enquête policière. Après la découverte du corps de sept mineurs sur une plage, Darius (Yvan Attal), un flic d’une centaine d’années, cherche des réponses auprès de Christa (Garance Marillier), une mineure de 24 ans (oui, parce que dans ce monde, on est majeur à 30 ans). Instable, la jeune fille est internée dans une institution pour adolescentes à problèmes après avoir flirté, dix ans plus tôt, avec la secte d’un certain Caron, à l’origine de la première vague de suicides.

Au-delà de l’intrigue criminelle, le scénario d’Ad Vitam est plutôt réaliste au regard des milliards de dollars investis par Google, et autres géants ou start-up de la Silicon Valley, pour éradiquer la mort. Contrairement aux Gafa, la série d’Arte interroge la portée moraled'une telle découverte et ses conséquences.

La jeunesse revendique le droit de mourir

Quand les jeunes d’Ad Vitam ne se tirent pas une balle dans la tête, ils gobent une gélule qui imite les effets de l’expérience de mort imminente (tunnel, lumière blanche, hallucination…). C’est une véritable obsession. Pourquoi les moins de 30 ans mettent-ils fin à leurs jours au moment où l’homme a résolu le problème de la mort grâce à la régénération, une technique qui permet de stopper le vieillissement des cellules ? Tout simplement parce que la vie n’a plus la même saveur.

Une société immortelle, c’est « une société de zombies », pointe Jean-Michel Besnier, professeur de philosophe à la Sorbonne. Et c’est bien ce que reproche Linus (Rod Paradot), l’un des pro-suicides de la série. « Il faut rester purs et insouciants. Pas de pensée, pas d’excès, c’est ça qu’ils veulent, mais on n’est pas comme eux », s’agace-t-il dans le deuxième épisode. La jeunesse revendique le droit de mourir, comme un appel à la (sur) vie. Car, débarrassée de la mort, il ne reste plus grand-chose d’humain à l’humanité.

« Notre société occidentale n’a cessé de ruminer autour de la question de la mort. Pratiquement toutes les réalisations culturelles, les grandes œuvres littéraires, musicales, picturales, sont le produit de cette réflexion angoissée et sont destinées à nous apaiser par rapport à cette perspective », reprend le philosophe. Dans un monde où l’homme ne craint plus de disparaître, il perdrait son appétit métaphysique qui le pousse à traduire ses angoisses de manière artistique. Plus rien ne l’inspire.

Une société dominée par l’ennui

Jean-Michel Besnier donne l’exemple de La Possibilité d’une île, roman d’anticipation écrit par Michel Houellebecq en 2005. Cette fiction, qui postule la réussite technique du clonage, fait alterner le témoignage de Daniel 1, une sorte de clown triste hanté par le vieillissement du corps et les commentaires de ses clones, des néo-humains, deux mille ans plus tard. Comme dans Ad Vitam, Daniel 25 n’en peut plus de vivre cette « existence dépourvue de passion » et décide de mettre fin à son statut d’immortel. « La société n’est plus dominée par l’angoisse mais par l’ennui et la répétition », poursuit le philosophe. Pire que ça : « Le sexe et la mort vont ensemble », fait-il remarquer. Alors, imaginez la suite.

Sans la mort, il n’y aurait plus de désir. « La relation entre les individus se résumerait à une relation de juxtaposition. La sexualité est le signe que nous sommes des êtres finis, nous cherchons à nous projeter dans quelque chose d’autre : l’absolu, l’amour, le beau… Le désir est porté par des idéaux », conclut Jean-Michel Besnier. L’immortalité signe la fin de notre espèce. A quoi bon vivre éternellement une existence répétitive et insipide ? C’est l’une des questions explorées par Ad Vitam à travers le désœuvrement de la jeunesse. Désir ou ennui, il faut choisir. N’en déplaise à la Silicon Valley​.