Mathieu Kassovitz reprend du service dans la saison 4 du Bureau des Légendes (Canal+)
Mathieu Kassovitz reprend du service dans la saison 4 du Bureau des Légendes (Canal+) — Canal+

ESPIONNAGE

Pourquoi la Russie est-elle le nouveau terrain de jeu des agents du «Bureau des Légendes»?

Dans la nouvelle saison de la série de Canal+, «Malotru» collabore avec un service de renseignement russe tandis que «Phenomene» tente d’infiltrer le milieu des hackers moscovites…

  • La nouvelle saison du Bureau des Légendes débute lundi 22 octobre sur Canal+.
  • Après avoir visité la Syrie, l’Iran ou l’Azerbaïdjan, les espions français prennent la direction de la Russie.
  • « Ça fait deux ans que la Russie revient sur la scène internationale, il était temps d’en parler », explique Eric Rochant, le créateur de la série.

Le Bureau des légendes reprend du service. Dans les précédents épisodes, ces agents de la DGSE, qui travaillent sous couverture clandestine, étaient partis en mission en Syrie, en Algérie, en Iran ou encore en Azerbaïdjan où ils croisaient leurs homologues de services étrangers, de la CIA ou du Mossad. Pour cette quatrième saison, qui débute lundi 22 octobre sur Canal +, Eric Rochant a décidé de donner une place centrale au pays de Vladimir Poutine et à son service secret : le FSB, ex-KGB. « Ça fait deux ans que la Russie revient sur la scène internationale, il était temps d’en parler », justifie le créateur de la série.

Attention, si vous n’avez pas vu les trois premières saisons du Bureau des Légendes, les lignes ci-dessous risquent de vous les divulgâcher.

À la fin de la troisième saison, Guillaume Debailly ( Mathieu Kassovitz) était récupéré par le « service » après s’être évadé des geôles de Daesh. Mais cet espion surdoué, accusé par ses chefs de haute trahison après avoir pactisé avec les Américains, parvenait à prendre la tangente. Pourchassé par la DGSE et la CIA au début de cette nouvelle saison, il part se cacher à Moscou. Là, il prend contact avec le FSB afin de proposer ses services en échange de sa protection. En envoyant « Malotru » trimballer ses problèmes en Russie, Eric Rochant situe l’action de la série dans un Etat qui se trouve au centre de l’actualité géopolitique internationale.

« Pendant très longtemps, on a refusé de prendre la Russie au sérieux »

Le pays des Tsars fait en effet « partie des quatre puissances qui comptent aujourd’hui, avec la Chine, l’Inde et les Etats-Unis », explique à 20 Minutes Philippe Migault, directeur du centre européen d’analyse stratégique. Mais selon lui, la Russie « revient sur le devant de la scène internationale depuis une bonne dizaine d’années ». « Pendant très longtemps, on a refusé de la prendre au sérieux jusqu’à ce qu’elle reprenne la Crimée en 2014 et qu’elle intervienne en Syrie en 2015 », ajoute-t-il. Sur de nombreux dossiers internationaux, elle est effectivement redevenue incontournable.

La Russie est surtout incontournable pour une série qui s’intéresse aux services d’espionnages. Plusieurs affaires récentes rappellent que leurs services secrets restent, depuis la fin de la guerre froide, encore très actifs en Europe. « La Russie est extrêmement agressive en termes de renseignement. Elle ne retient pas ses coups et ne se refuse rien », confirme à 20 Minutes Beryl 614, un ancien de la DGSE devenu Youtubeur. Il en veut pour preuve l’affaire Skripa, du nom d’un ancien agent russe, empoisonné le 4 mars dernier en Angleterre avec sa fille. Londres accuse le GRU, les services de renseignement militaire russes, d’être à l’origine de cet assassinat bien que Moscou démente toute implication.

Le FSB, « une agence prestigieuse »

En envoyant Malotru chez les Russes, les scénaristes du Bureau des Légendes placent l’intrigue dans un pays que les Occidentaux regardent d’un œil méfiant. « La conscience du pouvoir de nuisance de Moscou s’est considérablement amplifiée depuis les tentatives russes de peser sur les élections américaines en 2016 », explique à 20 Minutes Julien Nocetti, chercheur au centre Russie/NEI de l’Ifri.

Philippe Migault estime néanmoins qu’avec la chute du bloc soviétique, les services de renseignement russes ont perdu beaucoup d’influence en Europe. « Ils n’ont plus les moyens qu’ils avaient avant et certains savoirs faire se sont perdus. Il y a aussi des relais locaux qu’ils pouvaient trouver sur place qui ont disparu. » Malgré tout, Beryl 614 - qui a quitté la DGSE l’an passé après y avoir travaillé durant quinze ans - remarque que le FSB reste « une agence prestigieuse », composée de gens « très bien formés », « des spécialistes des services dans lesquels ils opèrent ». « C’est du solide. »

« La nouvelle guerre de l’ombre »

Le créateur du Bureau des Légendes voulait aussi évoquer cette saison « les cyberconflits, la cyberguerre, explique Eric Rochant. C’est important, c’est la nouvelle guerre de l’ombre. » Un domaine dans lequel la Russie excelle justement. La jeune espionne Marina Loiseau, alias « Phénomène » (Sara Giraudeau), a été missionnée par la nouvelle patronne du Bureau, Marie-Jeanne Duthilleul (Florence Loiret-Caille), pour infiltrer le monde des hackers moscovites, sous la coupe du FSB. « L’avènement des réseaux sociaux, où toutes les données individuelles sont vulnérables, permet aux services de renseignement russes de manipuler l’opinion, comme sous l’ère soviétique », ajoute Eric Rochant.

« Les Russes sont dans le top 3 des pays les plus agressifs et puissants en matière de cyber, avec les Chinois et les Américains », assure Beryl 614. « Les actions numériques de la Russie sont massives, en effet. Le recours au cyberespace vise à convertir des faiblesses militaires conventionnelles en atouts, à moindre coût, et avec une efficacité redoutable », complète Julien Nocetti. « L’effet pervers est l’entame d’une « course aux armements » dans le cyberespace : les pays qui se sentent visés par les actions russes accroissent leurs budgets de cyberdéfense. »

« Une tradition assez retorse du renseignement »

Il n’a pas été aisé, pour l’équipe de la série, attachée à la crédibilité de son récit, de trouver des infos sur le FSB. « Les Russes ont une tradition assez retorse du renseignement », souffle Eric Rochant. « La Russie est un pays beaucoup plus secret, caché. Son service de renseignement est donc plus fermé que les autres, nous confirme l’ancien maître espion français. Alors que la CIA a lancé depuis longtemps une politique d’ouverture : ils participent à la création de séries, utilisent des anciens pour communiquer à l’extérieur. » Reste désormais aux adeptes de la série (comme nous) à découvrir comment « Malotru » va se sortir du pétrin dans lequel il s’est fourré.