«J'étais à fond dans "Insoupçonnable"», confie Melvil Poupaud

INTERVIEW Dans sa première série « Insoupçonnable », Melvil Poupaud incarne tout à la fois un psychologue attentionné, un père de famille aimant et un tueur en série…

Anne Demoulin

— 

Melvil Poupaud joue Paul Brodsky dans la minisérie de TF1, « Insoupçonnable ».
Melvil Poupaud joue Paul Brodsky dans la minisérie de TF1, « Insoupçonnable ». — STEPHANE PREVOST- LEONIS (ENDEMOL SHINE FICTION) - TF1

Un thriller où l’on connaît l’identité du tueur dès le début ! Remake de la série britannique The Fall avec Gillian Anderson et Jamie Dorman, Insoupçonnable, diffusée dès ce jeudi sur TF1, est un face-à-face glaçant entre une brillante criminologue, campée par Emmanuelle Seigner, et un tueur, interprété par Melvil Poupaud. Pour sa première apparition dans une série télévisée, l’acteur s’est glissé dans la peau de Paul Brodsky, tout à la fois un psychologue attentionné, un père de famille aimant et un serial killer minutieux. Un rôle qui a profondément marqué Melvil Poupaud, que 20 Minutes a rencontré à Séries Mania.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de jouer dans cette série télévisée ?

D’abord, le rôle ! Paul Brodsky est un personnage exceptionnel, très complexe, riche avec plein de facettes à explorer. Ensuite, le casting. Emmanuelle Seigner est une actrice que je suis depuis le début. Je l’adore parce qu’elle a côté atypique, un côté très rock’n’roll, très libre et je trouvais intéressant d’avoir ce face-à-face avec elle. Le producteur, Jean-Benoît Gillig, à l’origine du projet, m’a séduit. J’ai aimé son enthousiasme, les risques qu’il était prêt à prendre, son investissement, son côté aventurier… Quelque chose que finalement j’avais moins trouvé ces derniers temps au cinéma où les choses se sont un petit peu formatées.

Justement, qu’est-ce qui vous a donné envie de jouer dans une série ?

Je viens du cinéma d’auteur, et je n’avais fait à la télé que deux unitaires pour Arte, Marianne et Les Faux-monnayeurs, tous deux de Benoît Jacquot. Je n’avais jamais joué dans quelque chose d’aussi long. Cette série s’étend sur 10 épisodes, soit presque dix heures. Mais avec ce personnage si riche, il y avait vraiment moyen de s’éclater sur une très longue distance. J’aime le fait que ce soit une série télé. Aujourd’hui, ma fille de 16 ans est plus branchée sur les séries que sur le cinéma ! Il y a une richesse et même une façon de raconter des histoires propres à la série télé qui est assez nouvelle. On assiste à une sorte de révolution narrative et j’avais envie d’expérimenter cela.

On ne vous attendait pas forcément dans une série sur TF1…

J’aimais aussi le fait que ce soit pour une chaîne comme TF1, ouverte et populaire, avec un sujet ambigu, un rôle complexe et très noir, le fait qu’il y aie une envie, et une volonté de montrer à un large public une histoire complexe avec un point de vue artistique. Quand on m’a proposé le projet, j’ai hésité peut-être cinq à minutes, parce que c’était en dehors de tout ce que j’ai fait avant. C’est vraiment un grand switch. Mais je me suis dit que là où j’en étais, là où en était le cinéma, là où en était la télé, tout cela faisait que pour moi, c’était le moment idéal pour faire ce genre de truc.

Comment s’est passée cette nouvelle expérience ?

J’ai été encore plus surpris et enthousiaste au fur et à mesure que le truc se développait. Le tournage a duré presque un an, de septembre à juin. Généralement, à la fin d’un tournage d’un long-métrage, je commence à en avoir marre, je me dis que j’ai envie de passer à autre chose. Là, jusqu’au dernier jour, j’étais encore à fond dedans ! Dans une série, on tourne plusieurs épisodes à la fois et tous les jours j’avais au moins sept ou huit scènes passionnantes, plein de choses à jouer dans des registres différents. Tous les jours, il fallait être là et jouer des choses intenses, des scènes de violence ou de tendresse, une palette de jeu énorme.

Avez-vous vu la version britannique, « The Fall » avec Jamie Dornan ?

Non, et je ne l’ai toujours pas vu. Je la regarderai peut-être dans quelques années, quand ce rôle sera derrière moi. La voir avant aurait été une hérésie, parce que j’aurais eu en tête chaque scène, mouvement ou expression de Jamie Dornan. Et je n’ai pas envie de jouer dans les pas d’un autre. Maintenant, j’ai envie de faire découvrir Insoupçonnable sans avoir une petite voix qui me dit : « Mais lui, il a fait les choses comme cela ». Je trouve cela contre-productif.

Comment avez-vous préparé ce rôle, assez physique ?

C’est aussi un des trucs qui m’intéressait. Ce rôle est différent de ce que j’ai fait jusqu’à maintenant. Il est beaucoup plus physique. Il nécessite une préparation, un travail sur le corps pour être crédible dans le rôle de celui qui maîtrise, qui a un certain pouvoir. Pendant trois mois, j’ai eu un coaching très intensif quatre fois par semaine, avec un coach très efficace, qui s’appelle Fred. C’était une façon de rentrer dans le personnage. J’ai senti mon corps changé, et du coup aussi, mon mental. J’ai d’ailleurs écrit un petit texte à ce sujet, paru dans La Nouvelle Revue Française, qui raconte cette préparation physique. Il y avait cet effort à fournir sans lequel je n’aurais pas pu être à l’aise dans la peau de Paul Brodsky. En France, c’est beaucoup les dialogues, les émotions, les sentiments, aux Etats-Unis, il y a plus cette conscience que le corps joue. Ce côté anglo-saxon dans l’approche du rôle m’a également passionné.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sur cette expérience ?

Depuis plusieurs années, voire depuis que je suis petit, chaque rôle peut m’inspirer un texte ou même un petit film que je peux réaliser dans mon coin, en lien avec le sujet du film ou le personnage. Il y a peu de témoignages d’acteurs sur ce que c’est de passer d’un extrême à un autre. Après Insoupçonnable, j’ai joué dans Une Jeunesse dorée d’Eva Ionesco avec Isabelle Huppert, un écrivain dandy un peu décadent dans les années 1970. Je viens d’incarner un catholique, un bourgeois de province dans le prochain film de François Ozon. L’idée est de témoigner de ce que cela fait psychologiquement et physiquement de passer d’un personnage à un autre.

Comment avez-vous appréhendé Paul Brodsky ?

Comme un monstre, vraiment. On a tous en nous une part diabolique, violente. Jouer Paul Brodsky, c’était jongler avec cette violence. Le métier d’acteur consiste à jouer avec ses émotions, ses pulsions et arriver à maîtriser tout ça pour le livrer devant la caméra, là, c’était flirter avec une certaine limite.

Est-ce jouissif en tant qu’acteur de jouer un tel monstre ?

Jouissif, non. Grâce à la préparation physique avec laquelle on acquiert une certaine puissance, j’ai pris conscience pendant certaines scènes que j’avais le pouvoir de maîtriser un autre corps. Je ne dirai pas que c’est jouissif, parce que je n’ai pas de tendances sadiques, mais, ce sont des expériences. En tant qu’acteur, c’est toujours intéressant d’expérimenter de nouvelles zones, de nouvelles facultés, ici, une certaine force physique. Le plaisir en tant qu’acteur était d’avoir un rôle aussi multiple. Selon les scènes, j’étais un père de famille aimant, un psychologue qui essaye d’aider les gens ou un tueur… Cette façon d’endosser plusieurs rôles, ça, c’était jouissif. J’ai aimé aussi jouer le mensonge, sachant que le téléspectateur avait les clés, et les autres personnages, par forcément. J’ai tout joué au premier degré et jouer un truc avec une énorme sincérité en sachant que tout le monde sait que tu es en train de monter un gros mensonge, ça c’est intéressant.