Jan Kounen: «La série "The Show" va plus loin que "99 francs"»

MOBILE Après «99 francs», le réalisateur Jan Kounen débarque lundi sur la plate-forme mobile Blackpills pour une satire des grandes entreprises de la Silicon Valley...

Propos recueillis par Vincent Julé

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La série «The Show» de Jan Kounen présente un futur cauchemardesque à la «Black Mirror»
La série «The Show» de Jan Kounen présente un futur cauchemardesque à la «Black Mirror» — 2017 BLACKPILLS & TOGETHER MEDIA 2

Jan Kounen a toujours empêché le cinéma français de tourner en rond. Le méchant Dobermann, le trip Blueberry ou la satire 99 francs, c’est lui. Des films, qui de son propre aveu, ne seraient plus possibles à faire aujourd’hui. Ceci explique peut-être pourquoi le réalisateur s’est consacré ces dernières années à la télévision ( Le Vol des cygognes sur Canal+), au documentaire (Vape Wave sur la cigarette électronique), et aujourd’hui à la plate-forme mobile Blackpills, avec The Show.

Adaptée du livre éponyme de Filip Syta, un ex de Google, cette série digitale en huit épisodes propose de voir l’envers du décor d’un GAFA à travers le parcours de deux jeunes prodiges et recrues, dont le véritable but est de le saboter de l’intérieur. Oubliez la visite guidée en Segway, Jan Kounen ravive l’esprit de 99 francs, et se rapproche même du cauchemar éveillé de Black Mirror. Il voudrait que l’on regarde notre téléphone différemment après la série, mais on en a besoin pour enregistrer son interview pour 20 Minutes.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce format où tout est plus petit : l’écran, les épisodes… ?

Au final, tu te trouves quand même avec une heure et demie de fiction, l’équivalent d’un long-métrage. Le découpage et le rythme sont différents, mais tu racontes toujours une histoire. Et aujourd’hui, les gens regardent de plus en plus de films et de séries sur leur tablette ou leur smartphone, moi-même je le fais en voyage. Ma mise en scène n’a pas changé pour autant, tu évites juste certaines valeurs de plans, les plans trop larges.

En revanche, cet espace permet une liberté de création que n’offre plus le cinéma depuis disons dix ans. Lorsque j’ai lu le scénario de The Show, je me suis dit que cette série devait exister. Elle questionne les géants d’Internet, sur notre dépendance aux mobiles, sur les intelligences artificielles, sur notre futur. J’y ai retrouvé l’énergie de 99 francs.

Le série «The Show» de Jan Kounen vous invite derrière les murs d'un GAFA type Facebook ou Google
Le série «The Show» de Jan Kounen vous invite derrière les murs d'un GAFA type Facebook ou Google - 2017 BLACKPILLS & TOGETHER MEDIA 2

Des films comme The Social Network ou Steve Jobs ont imposé une certaine esthétique « Silicon Valley », que vous avez reprise ?

The Show se déroule également en majorité dans une de ces entreprises, de ces énormes campus. Mais ce sont surtout les personnages du scénario de Jay Ferguson, d’après le livre de Filip Syta, qui m’ont inspiré, des personnages pas si éloignées d’Octave Parango de 99 francs. En plus sombres, plus extrêmes. Ils correspondaient bien au type de mise en scène que j’affectionne, à l’instar de mon documentaire Vape Wave. Je brise le quatrième mur, je joue avec les images d’archives, il y a pas mal de trucages. Je n’ai eu que dix-huit jours de tournage, contre dix semaines sur un long, mais j’avais cette même liberté, légèreté, que sur mes premiers courts-métrages. C’était épanouissant mais épuisant, je ne suis pas sûr que je le referais de sitôt. (rires)

Selon l’auteur du roman, 90 % de ce qu’il a écrit est vrai : sexe, drogues et manipulation.

Il y a un vrai changement de ton entre le livre et la série, nous avons repoussé les limites, nous ne sommes plus dans le réalisme mais dans la métaphore. Les deux œuvres ont en commun de révéler les mécanismes de ces sociétés de la Silicon Valley, et de prendre position. Je pense vraiment qu’à l’origine, les Mark Zuckerberg and Cie ont de bonnes intentions, sauf qu’à partir du moment où ils accèdent au pouvoir et pensent détenir la vérité, la « solution », cela peut devenir dangereux. La technologie, c’est toujours ce que l’on en fait qui importe. De grandes inventions devaient libérer l’humanité, et se sont retournées contre elle. L’énergie s’est transformée en arme. Dans cette arrogance de vouloir guider les hommes, il y a forcément une injustice.

The Show est donc un pamphlet ?

L’héroïne Maggie a pour but de détruire la société The Show, car selon elle, leur confier nos données et nos vies ne peut amener qu’à l’asservissement de la race humaine. C’est un pitch qui m’a permis d’aller loin, un peu plus loin que 99 francs. Bon, je ne suis plus tout jeune, je ne suis plus dans la provocation ou la destruction comme à l’époque de Dobermann, mais je n’ai pas hésité à pousser à l’extrême certaines scènes quand il le fallait. Mais ce n’est jamais gratuit, toujours lié à l’histoire, et à notre société. Quand vous aurez fini la série, vous regarderez votre smartphone différemment.

Jan Kounen sur le tournage de la série «The Show» pour la plate-forme Blackpills
Jan Kounen sur le tournage de la série «The Show» pour la plate-forme Blackpills - LOU FAULON / BLACKPILLS & TOGETHER MEDIA 2018

Blackpills comme Netflix changent la consommation des séries et des films, quel regard portez-vous sur ces nouvelles plates-formes ?

Selon moi, quand tu fais un long-métrage, c’est pour qu’il sorte au cinéma. Maintenant, avec l’avènement du home cinéma, entre le voir sur un bon projecteur 4K chez soi ou ne pas le voir du tout car il n’a jamais été produit, c'est une autre histoire. Il y a une vraie sinistrose chez les studios hollywoodiens, il est très compliqué d’être créatif, ambitieux, particulier, comme il y a cinq ou dix ans.

Les plates-formes rééquilibrent un peu le système, certains films et séries bousculent les standards, explorent des terres inconnues. Je pense qu’aucun de mes films ne pourrait être fait aujourd’hui, ou plutôt pas avec le même budget. Dans ce marché artistiquement appauvri, certains réalisateurs acceptent une grosse comédie française, moi, j’ai préféré faire une série indépendante et difficile comme The Show. Et j’ai beaucoup appris, je me suis rendu compte, que moi, cinéaste habitué aux films à 10 millions d’euros, je pouvais faire quelque chose de bien avec un petit budget. J’ai moins d’argent, mais je suis plus radical.

Votre prochain projet sera-t-il alors une série ou un film ?

Un gros film adapté d’un conte de Perrault, par le producteur de La Belle et la bête de Christophe Gans. Mais un conte revisité, à ma façon. (rires) Le scénario est fini, c’est très excitant.