De Meghan et Harry à « The Crown », pourquoi la France est-elle obsédée par la famille royale britannique ?

COURONNE Alors que l’interview de Harry et Meghan par Oprah Winfrey continue de faire des remous, « 20 Minutes » s’est intéressé aux raisons de cet engouement pour la famille royale en France

Pauline Butel

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De gauche à droite : la reine d'Angleterre Elizabeth II, le prince Charles, Kate duchesse de Cambridge, Camilla duchesse de Cornouailles, le prince William, le prince Harry et Meghan, duchesse du Sussex le 5 Mars 2019 lors d'une cérémonie à Buckingham Palace pour célébrer le 50eme anniversaire de l'investiture du Prince de Galles.
De gauche à droite : la reine d'Angleterre Elizabeth II, le prince Charles, Kate duchesse de Cambridge, Camilla duchesse de Cornouailles, le prince William, le prince Harry et Meghan, duchesse du Sussex le 5 Mars 2019 lors d'une cérémonie à Buckingham Palace pour célébrer le 50eme anniversaire de l'investiture du Prince de Galles. — Dominic Lipinski/AP/SIPA
  • Une partie des Français se passionne pour la monarchie britannique, ses apparats, ses cérémonies et son décorum, comme une forme exotique de représentation du pouvoir qui n’est pas sans rappeler nos propres mises en scènes républicaines.
  • L’intérêt pour la famille royale britannique peut aussi être expliqué par une forte incarnation de celle-ci à travers différentes personnalités devenues incontournables.
  • La peopolisation de la famille royale et l’histoire de ses membres, digne d’une fiction, tiennent en haleine les amateurs d’actualité people.

Vous ne pouvez pas ignorer que Harry et Meghan ont donné une interview choc à la télévision américaine ? Et pourquoi ne l’ignorez-vous pas ? Parce que tout le monde en a parlé (beaucoup) depuis une semaine. Cet énième épisode de la fascination toute particulière pour la famille royale d’Angleterre - que ce soit devant la série Netflix The Crown ou dans les pages People des magazines - interroge. Nous avons demandé à l’historien Philippe Chassaigne, spécialiste de la Grande Bretagne et de la famille royale, professeur à l’université Michel de Montaigne à Bordeaux, de nous éclairer sur cet attrait.

« Il y a beaucoup de choses que nous ne comprenons pas chez les Anglais »

À quelques heures des côtes normandes se trouve la Grande Bretagne. Cette proximité géographique a été à l’origine d’une relation très particulière, une forme d’intimité fraternelle, entre rivalités, conflits, mais aussi échanges et métissages depuis plusieurs siècles, explique Philippe Chassaigne. « Nos identités nationales respectives se sont construites en réaction à la figure de l’Autre : le Français pour les Britanniques, le Britannique pour les Français ». « Il y a beaucoup de choses que nous ne comprenons pas chez les Anglais » poursuit-il, tout en expliquant qu’il existe aussi des liens, humains mais aussi idéologiques, qui ont rassemblé et uni Français et Britanniques.

« Pendant les deux guerres mondiales, France et Grande Bretagne ont combattu côte à côte ». Philippe Chassaigne explique également que cette Grande Bretagne, symbole de la résistance européenne face au fascisme et au nazisme, s’incarne dans la famille royale. C’est d’ailleurs peut-être en 1947, alors qu’Elizabeth II était encore princesse et accompagnait ses parents George VI et Elizabeth en visite officielle à Paris, rencontrant René Coty lors des célébrations, que le lien s’est créé, particulièrement entre cette femme et les Français.

« Des ors de la République à ceux de la monarchie »

Certains, comme Jean-Pierre Jouyet, ambassadeur de France en Grande Bretagne en 2018, estiment que l’intérêt des Français pour la Couronne britannique serait lié au fait qu’il existe une certaine proximité entre les deux régimes politiques. L’Ancien secrétaire général de l’Élysée avait déclaré « qu’on le veuille ou pas, nous sommes une sorte de monarchie républicaine ». Philippe Chassaigne abonde dans ce sens, arguant que « la fonction présidentielle, telle qu’elle a été définie par Charles De Gaulle, est une sorte de monarchie élective. Est-ce que c’est ce qui explique qu’une partie des Français soient aussi attachés à la monarchie britannique ? Peut-être. »

Au-delà de la proximité institutionnelle possible, mais contestable, « il y a ce cérémonial dont on dit qu’il date de plusieurs siècles – ce qui n’est pas forcément exact – mais qui nous paraît à la fois fascinant, un peu étrange, et en même temps qu’on retrouve avec les mises en scènes républicaines ou les réceptions à l’Élysée. Tout cet apparat, c’est un exotisme auquel on peut facilement se rattacher ». En effet, pour avoir été révolutionnaire et régicide, la France n’en a pas moins perpétué une culture de la mise en scène du pouvoir luxueuse, issue en grande partie d’une tradition de représentation du pouvoir historiquement liée à des modèles monarchiques et impériaux. Ainsi, pour Philippe Chassaigne, il ne s’agit pas d’une nostalgie des Français pour une famille royale mais plutôt d’une curiosité pour cette mise en scène du pouvoir qui n’est pas tout à fait notre mais ne nous est pas totalement étrangère non plus : « Les Français aiment les ors de la République mais les ors de la monarchie brillent encore plus. »

Les visages de la Couronne

Le grand succès de la famille royale en France et plus largement dans le monde vient aussi du fait que cette couronne à un visage, familier et rassurant, immortalisé dans la culture populaire avec un portrait réalisé par Andy Warhol en 1985 : celui d’Elizabeth II. Si la figure est digne, altière, que la reine est admirée pour cette maîtrise de soi et cette faculté à incarner parfaitement le caractère royal, c’est aussi une personne humaine et sympathique. « La reine est la reine mais c’est aussi une mère et une grand-mère. Si elle a pu sembler parfois un peu distante envers ses enfants, ça n’a pas été le cas envers ses petits enfants » explique Philippe Chassaigne. Ce côté très humain, cette grand-mère, on la retrouve aussi dans la réponse officielle de la Couronne aux allégations portées par Harry et Meghan dans leur interview avec Oprah Winfrey. « Il est évident qu’elle ne veut pas non plus rompre les ponts avec son petit-fils » poursuit-il.

Cette humanité, ce visage donné à la famille royale britannique est en premier lieu de la reine mais est aussi le fait d’autres figures, de personnalités fortes, indissociables de la Couronne et de son histoire : Kate, William, Harry, Meghan, Charles… Pour Philippe Chassaigne « il est évident qu’une monarchie avec des personnalités un peu plus falotes n’intéresserait pas grand monde. Il y a des personnalités qui accrochent davantage la lumière. Diana en était une. Elle a provoqué une sorte de transfert de l’attention populaire de la reine elle-même à une personnalité qui lui était très différente, beaucoup plus glamour, plus charismatique et donc qui s’est reportée ensuite sur l’ensemble de l’institution monarchique britannique. »

Une entrée en grande pompe dans l’ère de la peopolisation

« À la fin des années 1960 la politique de communication de la famille royale britannique a évolué. Auparavant, le Palais tenait la presse le plus loin possible. Mais avec le changement de personnel, on a mesuré l’intérêt que le public portait à la famille royale et on a pensé qu’il valait mieux coopérer avec la presse » expose Philippe Chassaigne. La famille royale s’est donc adaptée, avec un certain succès récemment. En 2011, TF1, France 2 et M6 diffusaient en direct la cérémonie nuptiale de Kate et William. En 2018, selon un sondage de l’Ipsos effectué dans 28 pays différents avec un panel de 20.793 personnes, 15 % des Français se disaient intéressés par l’union de Meghan et Harry – presque le double de l’Espagne où seulement 8 % se disaient intéressés.

Mais il se pourrait qu’à l’avenir, les Français ne soient plus les fans étrangers number one de la famille royale britannique. Philippe Chassaigne remarque ainsi que l’interview de Meghan et Harry « est d’abord une interview à destination du public américain. Elle donne du couple une image beaucoup plus américaine que britannique pour gagner la sympathie du public américain. Meghan a très bien regardé l’interview que Diana avait donnée à Martin Bashir en 1995 et elle l’a adaptée en 2021. » Mais même en s’adressant à un public plus internationnal, et actuel, il y a peu de chance que la famille royale perde son intérêt aux yeux du public français. Rendez-vous au prochain épisode du feuilleton, ou à la saison 5 de The Crown, pour le mesurer.