Mort de Pierre Cardin : « Jusqu’au bout, il aura eu un modèle entre les mains », confie son petit-neveu

INTERVIEW Louis Cardin-Edwards travaille pour Pierre Cardin depuis vingt ans en tant que styliste modéliste

Laure Beaudonnet

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Pierre Cardin à la Fashion Week de Barcelone le 28 janvier 2012
Pierre Cardin à la Fashion Week de Barcelone le 28 janvier 2012 — Josep LAGO / AFP

Monument de la couture française, Pierre Cardin est mort mardi à l’âge de 98 ans à Paris. Du New Look aux costumes de scène des Beatles en passant par ceux de Chapeau melon et bottes de cuir, le célèbre créateur n’a cessé d’inventer la mode du « monde de demain ».

Son petit-neveu, Louis Cardin-Edwards, est le seul de sa famille à connaître Pierre Cardin aussi bien dans son intimité que dans son milieu professionnel. Styliste modéliste de la maison de couture depuis vingt ans, il rend hommage pour 20 Minutes à l’un des plus grands couturiers de notre histoire qui ne « laissait jamais entrer le personnage public » dans la sphère privée.

Quel genre d’homme votre oncle était-il dans le cadre professionnel ? Était-il différent de celui avec qui vous fêtiez Noël ?

Ce n’était pas le même homme. Il était très rigoureux dans son travail, très exigeant. Il savait ce qu’il voulait. Il était là pour la création. C’est ce qui était passionnant avec lui. Il n’y avait pas un dessin qui échappait à sa validation. Il pouvait y avoir une pile de 200 dessins, il les consultait un à un et les corrigeait. De même à l’atelier, il passait en revue tous les vêtements et rares étaient ceux qui échappaient à son coup de ciseaux. Car il avait le coup de ciseaux facile !

Votre regard sur lui a-t-il changé lorsque vous avez commencé à travailler avec lui ?

Les deux sphères étaient séparées et en même temps, elles étaient complémentaires. Dans la vie privée, il transmettait son expérience de vie, et dans le travail, son savoir de couturier. Quand on était en tête à tête, il pouvait me parler pendant des heures des matières. Comment obtenir tel effet avec telle matière. C’était passionnant. Dans le travail, il était particulièrement exigeant avec moi. Soit, il y avait quelque chose qui n’allait pas, soit il ne disait rien. Quand je lui présentais un modèle et qu’il ne disait rien, c’était plutôt bon signe.

Au quotidien, comment son génie se manifestait-il ?

Il créait en permanence et surtout la nuit. Le matin, il arrivait avec une pile de dessins. Il pouvait venir avec une idée de robe ou avec l’idée d’un nouveau sport. Il faisait un croquis avec des joueurs sur un terrain et il nous expliquait son nouveau jeu. L’idée semblait parfois farfelue. Et il fallait reproduire les lignes du terrain de jeu qu’il venait d’imaginer. Il n’avait aucune limite dans la création. Il pouvait passer d’un monde à l’autre. Avec une simple ampoule, il imaginait une forme de robe, de sac, un motif de papier peint… Un peigne servait de modèle à des franges de jupes. Ce qui est marquant, c’est la liberté avec laquelle il faisait les choses. Le regard des autres l’importait peu. C’est une belle leçon : se dire peu importe ce que pensent les autres, peu importe ce que font les autres.

Et quel genre d’oncle était-il ?

Il avait le rôle du patriarche, il était très fédérateur. Il adorait raconter des blagues, des histoires de vie, des histoires de famille. On écoutait ses aventures. La rencontre insolite qu’il aimait raconter, c’était l’histoire d’une voyante qui, lorsqu’il avait une vingtaine d’années, lui avait dit que son nom serait connu dans le monde entier. « Même à Sydney », avait-elle insisté. Et il ne savait pas où était Sydney. Il ne croyait pas tellement à cette prédiction. Et finalement le destin a donné raison à cette voyante. Je pense aussi à l’histoire de son arrivée à Paris. Il avait le nom d’un contact qui devait l’aider à être embauché dans une maison de couture. Paquin, je crois. Ce contact se situait rue du Faubourg-Saint-Honoré. C’était un matin d’hiver et mon oncle cherchait le numéro de l’immeuble. Il croise un homme dans la rue déserte et lui demande de l’aide pour trouver son chemin. L’homme demande qui il cherche à ce numéro, et mon oncle lui répond : « Un ami qui s’appelle untel ». Et l’homme, surpris, lui rétorque : « Vous êtes un menteur, ce monsieur untel, c’est moi et je ne vous connais pas ». Sauf qu’il était tellement stupéfait par son culot qu’ils sont allés boire un verre et finalement cet homme a réussi à le faire entrer dans la maison de couture.

Comment se sont passés les derniers mois ?

Il continuait à venir tous les jours, peut-être un peu moins ces derniers temps, avec le Covid-19. Mais sinon, il passait tous les jours à l’atelier pour déposer des croquis. Il y a une dizaine de jours, je suis venu lui présenter des modèles. Jusqu’au bout, il aura eu un modèle entre les mains. J’ai eu l’immense joie d’avoir pu lui montrer et lui faire valider mon dernier travail. Sur un plan personnel, c’est ma fierté : que le dernier modèle qu’il ait vu soit un modèle que je lui ai présenté. Il n’a pas verbalisé un compliment, mais il me l’a fait comprendre d’un geste. Pour moi, c’est l'un des moments les plus importants de ces vingt dernières années à travailler pour lui.

Comment voyez-vous la suite ?

La création continue, c’est le plus important. L’empreinte qu’il a laissée perdurera. Je continuerai à travailler pour son atelier. Il reste une montagne de croquis à réaliser. On a encore beaucoup de travail. Ce n’est pas fini.