Moche mais pratique (mais moche), pourquoi la doudoune sans manches envahit-elle la France ?

STYLE La France est touchée par ce qu’on appelle déjà la « doudounemania sans manches »

Clio Weickert

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La doudoune sans manches la plus célèbre de l'histoire: celle de Marty McFly.
La doudoune sans manches la plus célèbre de l'histoire: celle de Marty McFly. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • La doudoune sans manches est devenue un incontournable dans les dressings des Français.
  • Pourquoi ce vêtement remporte-t-il un si franc succès ?
  • Et surtout, que dit la doudoune sans manches de notre société ?

Bon, l’année est suffisamment entamée pour passer enfin aux choses sérieuses et se poser de vraies questions : c’est quoi ce délire avec la doudoune sans manches ? Les plus attentifs auront déjà remarqué que depuis quelques années, la doudoune règne en maître dès que le thermomètre passe en dessous des 10 °C : en version « puffy », oversize et très gonflée, ou version « light », légère et discrète. Si l’une est portée pour le style et signe un look, l’autre se cache volontiers sous un caban ou un blouson pour protéger du froid. Soit.

Mais ce que nous n’avions pas forcément vu venir, c’est l’émancipation de la doudoune light (dite « doudoune Uniqlo »), qui vole désormais de ses propres ailes, et dans sa version la plus improbable : sans manches. Oui, vos yeux ne vous trompent pas, SANS manches. Si on n’a vraiment rien de personnel contre ses adeptes – dont Jean-Pierre Elkabbach qui l’arbore depuis des lustres –, une question nous chiffonne : pourquoi s’infliger ça ?

Jean-Pierre Elkabbach aka
Jean-Pierre Elkabbach aka - VILLARD/SIPA

Une veste « hyper pratique »

« Dès que la température commence à descendre, c’est idéal pour sortir sans rester en "tenue d’intérieur", mais sans non plus mettre un vrai manteau, une grosse doudoune. En gros, c’est un entre-deux hyper pratique pour une courte sortie, ou pour conduire en scooter sans "s’équiper" contre le froid », explique Jean, un trentenaire parisien qui trimballe régulièrement cet OVNI vestimentaire au quotidien dans l’open space de la rédaction de 20 Minutes. Même discours chez François, un dirigeant de start-up qui la porte été comme hiver, avec ou sans rien dessus : « C’est surtout très pratique, pas cher, pas fragile et facilement remplaçable ». Rien d’extraordinaire nous direz-vous, si ce n’est que nous touchons déjà du doigt le problème. Car que reproche-t-on à la doudoune légère sans manches (que nous nommerons « DLSM »), si ce n’est qu’elle est très pratique, mais surtout très moche ?

Mais d’où nous vient la doudoune dites donc ? Apparue dans les années 1950 et réservée au domaine sportif, aux sports d’hiver particulièrement, elle a connu son âge d’or dans les années 1980-90 dans un esprit streetwear, adoptée notamment par la culture hip-hop. Mais cette grosse doudoune, qui fait d’ailleurs un beau come-back depuis plusieurs années, n’a pas grand-chose à voir avec sa petite sœur la doudoune légère, lancée à la fin des années 2000 par des marques japonaises, comme Muji ou Uniqlo. « Elle était au départ un vêtement chaud mais encombrant, les équipes de design ont donc cherché à le rendre nettement plus léger tout en conservant son utilité principale de nous garder à l’abri du froid », nous explique Uniqlo.

Un changement de fonctionnalité

« Il y a eu un changement de fonctionnalité dans la doudoune, qui de "dernière couche", est devenue une 2e ou 3e couche, en dessous d’un manteau, entre un pull et une écharpe par exemple, précise Dinah Sultan, styliste chez Peclers, une agence de conseil en tendances. Elle apporte la solution du chaud, mais beaucoup moins celle du style ». Et quel intérêt de lui enlever les manches ? Toujours cette fichue praticité. « Vous gagnez en mobilité, elle permet donc d’avoir chaud et d’être libre de ses mouvements », précise la styliste. Pour résumer, la DLSM est doublement pratique, mais n’a pas pour vocation d’être visible.

Alors pourquoi certains persistent à la porter effrontément sans rien dessus ? D’une certaine manière, ce serait comme se balader en caleçon… « Ce n’est pas un vrai manteau dans le sens ou ça ne protège pas du vrai froid ou de la pluie, mais je dirais que c’est comme une veste légère de printemps », estime Jean. Une veste de printemps moche alors ? « Archifaux ! Je suis adepte des tenues "fit" et plutôt serrées, poursuit-il, donc je trouve esthétiques les doudounes sans manches près du corps, qui gardent leur forme d’origine. Mais je ne porterais pas de "grosses" doudounes sans manches, je trouve que ça fait bourrin. » On en arrive donc à une question d’image.

Mieux qu’une polaire ?

Si les femmes semblent avoir été un poil plus épargnées par la DLSM – hormis Isabelle Balkany –, elle a opéré une mini-révolution dans le vestiaire masculin, globalement moins ouvert à la fantaisie et à l’extravagance. « Avec Uniqlo est arrivé le style "upper casual", du "casual wear" mais avec une vision un peu plus formelle et décontractée, explique Dinah Sultan. Il mixe les matières inspirées de l’outdoor et du sport avec un vestiaire qui appartient aux travailleurs de bureau et à ceux qui ont des obligations vestimentaires au quotidien. » Et c’est le cas de François, notre porteur de DLSM chevronné : « J’ai commencé à la porter pour le travail, elle me servait principalement d’outil marketing pour mon activité professionnelle et elle fait désormais partie de mes habitudes ».

Autre exemple de la colonisation de la doudoune en entreprise, celui de la commande groupée de DLSM par Côme, qui travaille dans une équipe de ressources humaines au sein d’une PME parisienne : « On a des locaux assez froids avec pas mal de courants d’air, et pour cela on nous avait suggéré de commander des polaires pour les salariés. Mais je trouvais qu’elles étaient super moches et comme la doudoune était à la mode, j’ai pensé que c’était peut-être un truc que les gens pouvaient réutiliser hors de l’entreprise. Comme l’objectif est éventuellement de la porter en extérieur, c’est une belle visibilité pour la boîte, mieux qu’une polaire ». Un franc succès. « Certains ont refusé de les commander pour leurs équipes parce qu’ils trouvaient ça moches mais c’est très rare, les autres sont plutôt contents et quasiment tous les services les ont commandées », se félicite-t-il.

La contamination du monde de l’entreprise

Il semblerait donc que la « doudounemania sans manches » ait « contaminé » le monde de l’entreprise. « En quelques années, par son côté pratique et cosy, elle s’est imposée comme un indispensable, un véritable basique dans le vestiaire corporate », assurait Le Figaro fin 2019, dans un article illustré par une photo du patron d’Amazon Jeff Bezos, arborant fièrement sa DLSM. Les initiés apprécieront ce mix parfait de poigne et de décontraction.

Jeff Bezos et sa petite doudoune sans manches.
Jeff Bezos et sa petite doudoune sans manches. - Drew Angerer / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

« Le vêtement est un code et ce qu’on aime aussi, c’est jouer avec les codes, analyse Denis Bruna, historien de la mode et conservateur en chef du musée aux Musée des Arts Décoratifs de Paris. La doudoune est un vêtement de sport à la base, et d’une certaine manière on pourrait effectuer un parallèle avec la sneakers. Dans les années 1990, on a commencé à porter ces baskets identifiées par la majorité des gens comme étant des chaussures de sport, avec un costume gris très strict pour les hommes, ou un tailleur pour les femmes. C’était une façon d’opposer et de jouer avec différents codes, comme probablement avec la doudoune qui s’est glissée dans le milieu des affaires, beaucoup plus conventionnel. »

Un nouvel uniforme ?

La question est désormais de savoir si la doudoune « encanaille » le monde du travail, ou si au contraire, elle devient un nouvel uniforme. « Le smoking est considéré comme le vêtement le plus conventionnel, le plus formel de la garde-robe masculine. Mais il y a à peine un siècle, c’était considéré comme le vêtement le plus décontracté des hommes de la bourgeoisie ! A toutes proportions gardées, la doudoune est en train de connaître un glissement de codes que presque tous les vêtements ont connu. On assiste à un nouvel inversement de la doudoune », observe Denis Bruna.

Veste de sport, veste d’apparat, deuxième couche… La doudoune devient-elle désormais la veste parfaite d’un monde du travail à la fois sérieux et décomplexé, et par extension, le nouvel uniforme de start-up nation ? « Je suis d’accord avec le côté décontracté mais formel : j’ai davantage de réticences à mettre un sweat à capuche au boulot qu’une doudoune sans manches. Mais concernant le côté "start-up nation", je suis davantage sur l’idée de "smart action", nuance Jean. Sans trop conceptualiser le truc, je trouve que la doudoune sans manches a un petit côté aventurier (donc action) mais sans la "lourdeur" d’équipements sportifs (donc smart)…. Ça véhicule une notion de dynamisme : je suis assis, je ne fais rien de fou, mais le fait de l’avoir sur moi évoque le fait que je peux partir à tout moment. » Désormais, vous ne regarderez plus votre doudoune sans manches comme avant.