Pull moche, serre-tête renne... Pourquoi aimons-nous tant nous fringuer n’importe comment à Noël ?

NOEL POUR LES NULS (1/15) Plaisir, prétexte ou névrose, Noël est l’occasion rêvée pour renoncer au bon goût

Clio Weickert

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Le bel hommage de Madame Tussauds au pull de Noël et à la famille royale (plus vraie que nature).
Le bel hommage de Madame Tussauds au pull de Noël et à la famille royale (plus vraie que nature). — Jonathan Hordle/Shutter/SIPA
  • La rédaction de « 20 Minutes » vous accompagne pendant les fêtes de fin d’année. Grandes questions, petites interrogations, vrais tracas ? On vous répond.
  • Le « pull moche » et autres babioles kitsch envahissent nos dressings pour les fêtes.
  • Mais pourquoi sauter sur cette occasion pour se fringuer n’importe comment ?

Si vous vous posiez encore la question, non, le vert ne devrait jamais se marier avec le rouge (même quand on s’appelle Gucci). Et non, un père Noël, un renne, un bonhomme de neige, ou même un Corgi, n’ont rien à faire sur un pull, une robe ou encore des boucles d’oreilles, pour la simple et bonne raison qu’on appelle « le respect de soi ». Et pourtant, la plupart d’entre nous s’en tamponnent bien le coquillard, en particulier lors des fêtes de Noël, où le « moche » règne en maître. Pour preuve, on célèbre désormais chaque 3e vendredi du mois de décembre (faites le calcul, c’est ce vendredi), son meilleur représentant : « le pull moche ». En famille, entre amis ou entre collègues, l’idée est de dénicher le pull le plus kitsch qui soit, et de l’arborer fièrement au repas du réveillon ou à la machine à café.

Pour ceux qui ont réussi à passer entre les mailles du filet, ou sont coincés depuis des années dans une faille spatio-temporelle, il s’agit d’une tradition anglo-saxonne (est-ce vraiment surprenant ?), qui a connu un essor particulier depuis Le journal de Bridget Jones en 2001, comme l’expliquait 20 Minutes en 2016. Un folklore qui a fait des petits en France, la patrie du bon goût. « Ce qui a beaucoup joué c’est l’arrivée d’Asos, un distributeur anglais, sur le secteur du prêt-à-porter français, explique Dinah Sultan, styliste chez Peclers, une agence de conseil en tendances. Ils proposent des collections spéciales Noël, des collections un peu « cosy Santa », des pyjamas avec des pères Noël dessus par exemple… Dans le mass market, c’est une capsule qui rapporte aussi du chiffre, il y a un côté business très important derrière ça. »

Mais pourquoi ça prend si bien ? Pourquoi sauter sur l’occasion des fêtes pour se fringuer n’importe comment ? Et pourquoi Noël est-elle la période idéale pour ériger le mauvais goût au rang de tradition ?

Combattre la morosité

Pour notre lecteur Stanislas, « Noël représente dans l’inconscient collectif l’esprit de la fête et du partage, un moment en dehors du temps véritable et quotidien : c’est-à-dire un instant où toute chose est possible, notamment pour célébrer l’esprit éminemment festif de Noël. Quel vêtement, donc, est-il le plus adapté à cette belle fête, sinon le pull de Noël qui porte en lui-même et sur lui-même la représentation de celle-ci ? » Et en effet, derrière cela se cache la volonté de « marquer le coup » mais aussi le signe que l’on entre dans une période bien particulière. « C’est lié à un événement très précis qui est le solstice d’hiver, les jours se font plus courts, le temps est « moche », même si c’est un peu moins vrai avec le réchauffement climatique. Il y a l’idée de compenser l’absence de lumière par des décorations, des éclairages… On fait la fête pour se consoler au fond de l’atmosphère extrêmement déprimante du temps qu’il fait », analyse Samuel Lepastier, psychiatre et membre de la société psychanalytique de Paris.

Un petit père qui combat la morosité.
Un petit père qui combat la morosité. - Richard Vogel/AP/SIPA

En d’autres termes, on compense la morosité ambiante par des tricots rigolos aux mailles criardes, un besoin d’autant plus fort que le climat social est loin d’être à la célébration… « C’est chouette parce que ça donne un peu une tonalité à la saison, estime Dinah Sultan. Dans des climats pas faciles, avec une grève notamment, c’est quand même sympa d’avoir un truc qui nous fasse marrer et qui ne soit pas que de bon goût, de la mode validée par les institutions. Ça fait du bien de lâcher prise, notamment dans le vêtement. »

Dégoupiller face à la pression sociale

On en arrive donc au point crucial de cette période de fin d’année : le ras-le-bol total. Souvenez-vous, il y a près de douze mois, nous nous étions tous lancés des défis fous comme devenir plus gentils, arrêter de fumer, de boire, éradiquer la couche de graisse qui nous entoure le nombril, sauver la planète et promouvoir la paix dans le monde… Des challenges beaucoup trop lourds pour nos petites épaules fragiles d’êtres humains, sans compter qu’à cela s’ajoutent les contraintes du quotidien comme le « vivre ensemble » et les conventions sociales…

Donc en décembre, on dégoupille. « La fête est un excès pendant lequel on s’autorise certaines transgressions par rapport à la vie de tous les jours, et une fête n’a de sens que lorsqu’elle tranche avec l’ordinaire », précise Samuel Lepastier. Certains s’éclateront la panse de petits fours et s’arroseront le gosier de champ', et d’autres défieront les lois de la fashion police avec des pulls moches (on peut faire les trois).

Une petite dame qui a bien besoin de relâcher la pression.
Une petite dame qui a bien besoin de relâcher la pression. - Tom Dodge/AP/SIPA

« Il y a quelque chose en France qu’on sait très bien faire : l’autodérision. Ce n’est pas tant une appétence pour un style en particulier, c’est plus l’idée de ne pas se prendre au sérieux à une période de l’année où on a besoin d’un peu de légèreté », juge Dinah Sultan. Une légèreté que notre lectrice Julia aime appliquer au travail : « Dès le 1er décembre, je sors toute ma panoplie, pull, bonnets, moufles, bijoux, chaussettes, je pousse le détail jusqu’aux ongles et aux coiffures… Et je vais travailler comme ça ! Ça fait sourire les patients et les collègues ».

D’autant que l’espace professionnel est un territoire particulièrement contraint. « La pression sociale est très forte tout le long de l’année, donc c’est vrai qu’à certains moments on profite de ce relâchement et on assume ce qu’on ne peut pas faire tous les jours, affirme Samuel Lespastier. Mais ça devient de moins en moins vrai parce que les dress code dans l’entreprise sont de moins en moins stricts. On peut se mettre en pull moche tous les jours ! » Et pourquoi pas ?

Calmer nos névroses

Si le moche et l’humour nous permettent d’affronter l’hiver et de lâcher prise, ils nous aident aussi à faire face à nos vieux démons, qui profitent de la période des fêtes pour se rappeler à nous. C’est bien simple, faites un petit sondage autour de vous (si vous nous lisez dans l’un des seuls métros qui roulent actuellement, tentez le coup) : si certains se réjouissent de l’arrivée du père Noël, combien appréhendent avec angoisse les réunions de famille ? « Noël est présenté comme un moment magique, de retrouvailles… Or c’est vrai pour les enfants, mais beaucoup moins pour les adultes, note Samuel Lepastier. Pour beaucoup d’entre eux, il y a l’espoir de se retrouver en famille mais en réalité par rapport à ce qu’on attendait on est toujours un peu déçu, et on ne retrouve pas la magie de la première enfance. Il s’y ajoute aussi le fait que c’est une fête familiale, mais pour tous ceux qui sont dans une situation familiale un peu atypique ou conflictuelle, ça leur rappelle leur solitude, leur singularité, les tensions familiales… »

Porter un pull de Noël peut alors nous aider à « jouer à l’enfant », et à nous remémorer cette époque où tout n’était qu’insouciance.

Un repas de famille.
Un repas de famille. - DURAND FLORENCE/SIPA

Eh oui, n’oublions pas que pour beaucoup d’entre nous, Noël, ça craint. Donc si l’achat d’un pull moche, la surenchère de mauvais goût et le mariage de couleurs insensées peuvent nous aider à faire passer la pilule, c’est toujours mieux que de se noyer dans du mauvais mousseux ou «d'appuyer sur le bouton». Allez courage, ce n’est qu’un mauvais moment à passer.