Fashion Week: «Chez Julien Fournié, on vient chercher sa légende», confie le couturier

MODE Rencontre avec le couturier Julien Fournié qui présente sa collection haute couture automne-hiver 2019-2020 ce mardi lors de la Fashion Week à Paris et fête les 10 ans de sa maison…

Propos recueillis par Anne Demoulin

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Le couturier Julien Fournié, trois modèles de la collection «Premier Sortilège».
Le couturier Julien Fournié, trois modèles de la collection «Premier Sortilège». — Julien Fournié

Il y a dix ans, Julien Fournié fondait sa maison de couture. En 2017, il entrait dans le cercle très fermé des quinze griffes qui bénéficient de l’appellation «  haute couture ». Alors qu’il s’apprête à présenter sa nouvelle collection, baptisée « Premier sortilège », ce mardi, et à célébrer dix ans de couture, rencontre avec un artiste à l’écoute des femmes.

Il y a dix ans, qu’est-ce qui vous a donné envie de fonder votre maison de couture ?

Quand j’ai voulu faire ce métier, je voulais « faire de la mode ». J’ai fait de la mode dans plein de maisons. J’ai monté ma maison de couture, parce que je ne voulais plus « faire de la mode », mais raconter des histoires, autour de femmes, parce que la haute couture, ce n’est que pour les femmes.

Qu’est-ce que cela implique de diriger une maison de haute couture depuis dix ans ?

Nous ne sommes que quinze dans le monde à bénéficier de ce label exclusivement parisien. Pour défiler deux fois par an, il faut travailler tout le temps. Dès qu’une collection est terminée, il faut commencer la suivante et penser aux six mois prochains. Ça empêche de vieillir, mais aussi de vivre l’instant ! Ça apporte beaucoup de joie et d’amour avec ma seconde famille, mon équipe. Sans eux, mes désirs ne deviennent pas réalité. La maison Julien Fournié, c’est une famille dans un château et le gardien du château, c’est Julien Fournié.

Quel regard portez-vous sur ces dix ans de haute couture ?

Je n’aime pas me retourner sur mon travail. Mes obsessions me rattrapent, on raconte toujours son histoire au travers son travail. C’est extrêmement psychanalytique. Je ne fais pas de la mode qui suit la tendance, je suis au service de mes clientes pour les aider à se définir au travers mon ADN. On ne vient pas acheter une robe chez Julien Fournié, on vient chercher sa légende personnelle.

Qui sont vos clientes haute couture ?

Ces femmes ont des besoins de représentation. Ce n’est pas toujours facile à assumer. Si je peux les accompagner au travers le bon porté de vêtement, la bonne tenue au bon moment, alors j’ai gagné mon pari. Elles viennent du Moyen-Orient, d’Asie et d’Amérique Latine. Elles rêvent d’un moment d’exception, que ce soit pour un petit tailleur de jour ou une robe de mariée. Elles vont me demander une robe qui ressemble à celle de Grace Kelly, mais avec ma touche.

C’est quoi la touche Julien Fournié ?

Je travaille aussi beaucoup sur la silhouette, les vêtements sont toujours près du corps pour le souligner. Grâce à l’expertise de Madame Jacqueline, ma première d’atelier, et à mon travail de coupe, mon travail consiste à sublimer la silhouette de ma cliente, peu importe sa morphologie, qu’elle soit ronde ou mince. Mes vêtements donnent une carrure, une colonne vertébrale. Le grand mot d’ordre est d’aider les femmes à se redresser. Mes découpes tournent autour du corps, ce sont des enroulements. Je ne fais pas des robes pour les tapis rouges, mais pour les femmes. On voit souvent les détails de très près, on n’est pas dans l’esbroufe. On ne doit pas penser à sa toilette dès lors qu’on la porte. Là, je rejoins Mademoiselle Chanel : quand la robe est trop voyante ou ratée, on ne voit qu’elle, quand la robe est parfaite, on ne voit que la femme. J’aime les allers-retours entre le désir du créatif et la cliente. C’est très intime. C’est vraiment l’ADN de la maison.

Où trouvez-vous l’inspiration ?

Récemment, une cliente m’a envoyé la photo d’une robe de Cyd Charisse et m’a dit : « Tournez autour de ça, ce sont vos lignes ». Elle a compris que j’avais été bercé par les comédies musicales hollywoodiennes des années 1950. Mes références sont souvent cinématographiques.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune couturier qui veut monter sa maison ?

Un couturier se doit d’être dans les ateliers, on ne crée pas dans sa tour d’ivoire. Regarder ce qui se passe dans l’atelier, les accidents, cela donne des idées. Il faut aussi s’intéresser à ce que font les gens dans l’atelier, à leur bien-être. Si tout le monde ne vit pas à l’unisson le même moment avec la même énergie, il n’y aura pas cette beauté d’exécution que l’on retrouve sur un podium ou dans une robe vendue à une cliente. Il faut enfin savoir compter et tenir un budget.

Quels sont plus beaux moments de ces dix ans de couture ?

Ma rencontre avec Jean-Paul Cauvin, mon directeur général. Sans lui, je n’aurai jamais pu monter cette maison. Si je n’avais pas eu le soutien de ma première d’atelier, Madame Jacqueline, qui a misé sur moi alors qu’on a commencé sans argent, je n’en serai pas là. Sans le soutien de mes parents et de mes amis, ça n’aurait pas fonctionné non plus.

Comment voyez-vous l’évolution de la haute couture depuis dix ans ?

Il y a dix ans, la haute couture était stigmatisée comme quelque chose de daté et d’incompréhensible. C’était l’ère des créateurs de mode et il fallait faire du prêt-à-porter… Dans les vingt prochaines années, il y aura de plus en plus d’acheteurs de haute couture, pour deux raisons. Premièrement, parce qu’il y aura de plus en plus de super-riches dans le monde. Ils feront vivre cette industrie, passée devant l’automobile et l’aéronautique, et qui crée de nombreux emplois en France. Secondement, parce que les gens se tournent vers des achats plus éco-responsables. La maison Julien Fournié n’achète que les métrages nécessaires et ne fait rien broyer ou détruire !

Alors comment voyez-vous l’évolution de la haute couture dans dix ans ?

Elle va changer grâce aux nouvelles technologies. Tim Cook me soutient beaucoup. Travailler avec un iPad pro me permet de gagner beaucoup de temps. Je n’envoie plus de croquis à mes clientes, mais des captations vidéo avec toute l’évolution du dessin depuis le premier coup de crayon. Sur WhatsApps, on discute des modifications. La maison Julien Fournié continue son histoire avec Dassault Systèmes et Centric Software. Grâce aux logiciels, j’ai une vision 3D des silhouettes de mes clientes. Il faut beaucoup d’argent pour développer les algorithmes de demain, actuellement appliqué à l’aéronautique ou à l’automobile, pour la mode. J’espère que les gens, qui me soutiennent depuis presque six ans, vont se donner les moyens d’aller jusqu’au bout.

Parlez-nous de la collection des 10 ans intitulée « Premier sortilège » ?

« Premier sortilège », c’est quoi ? Les femmes, depuis la nuit des temps, portent sur leurs épaules un sortilège. Dès lors qu’elles ont voulu être guérisseuse, contrôler leur grossesse, et sortir des sentiers battus, on les a stigmatisés en tant que sorcière. Pour les 10 ans, les sorcières, libres, seront à l’honneur sur le podium. Mon métier, c’est d’accompagner dans leurs destins ces femmes qui décident de changer leur vie, leur donner un peu de magie.

Comment imaginez-vous votre maison de couture dans dix ans ?

Moi, je suis heureux, je n’ai pas cédé aux sirènes du prêt-à-porter et je crée des vêtements uniques pour des femmes qui veulent changer le monde ! Ce que j’aimerais offrir à mes équipes et à mes clientes, c’est un lieu un peu plus grand et plus central. Il nous faut un nouvel écrin, mais les loyers sont très chers à Paris. J’ai aussi l’espoir de pouvoir développer une fragrance. L’olfactif est très important, cela enveloppe les robes. Et puis j’aimerais faire de l’accessoire, des sacs. Mon premier souhait, c’est que cela perdure. Etre couturier, c’est viscéral, si je ne fais pas ça, je meurs.