Mort de Karl Lagerfeld : Pourquoi le couturier était le nouvel Andy Warhol ?

ART Le génie créatif de Karl Lagerfeld, décédé ce mardi, dépassait le cadre des podiums, et partageait beaucoup de points communs avec celui du pape du Pop Art

Anne Demoulin

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Karl Lagerfeld lors du défilé Chanel au Grand Palais, à Paris, le 2 octobre 2018
Karl Lagerfeld lors du défilé Chanel au Grand Palais, à Paris, le 2 octobre 2018 — REX/Shutterstock/SIPA

Avec le décès de Karl Lagerfeld, ce mardi à l’hôpital américain de Neuilly, la mode a perdu son couturier le plus emblématique, le monde, un artiste dont le génie créatif dépassait les podiums de la maison Chanel. « Ma célébrité n’a presque plus rien à voir avec le métier que je fais », s’amusait d’ailleurs Karl Lagerfeld. A l’instar d’Andy Warhol, il a, durant près d’un demi-siècle, profondément marqué la pop culture.

Pourquoi le Kaiser de la mode était l’héritier du pape du pop art ?

Deux virtuoses du masque

Il existe de nombreux points communs entre Andy Warhol et Karl Lagerfeld, ou plutôt entre Andrew Warhola et Karl Lagerfeldt. Les deux artistes sont des virtuoses du masque. Ils ont tous les deux savamment construit leur image derrière d’imposantes lunettes noires. Le premier à coups d’improbables perruques, le second avec son catogan, ses gants et ses costumes Hedi Slimane. « Je suis comme une caricature de moi-même. C’est comme un masque. Pour moi, le carnaval de Venise, c’est toute l’année », s’amusait le couturier, ajoutant : « Je ne sais jouer qu’un seul rôle, le mien ».

Deux as de la répétition

Alors que le pape du pop art reproduit à l’infini son visage sur d’immenses toiles, le second réplique son effigie sur toute une gamme d’accessoires pour sa propre griffe.

Deux amoureux du superficiel

Le pape du pop art et le couturier partagent un goût prononcé pour les punchlines. « J’adore Los Angeles. J’adore Hollywood. Elles sont magnifiques. Tout le monde est en plastique, mais j’adore le plastique. Je veux être en plastique », déclare le peintre, tandis que le styliste affirme : « Je suis la personne la plus superficielle du monde. » Ou encore : « La mode est superficielle. Il faut accepter cet état de fait si l’on décide de choisir ce métier. »

Les deux artistes sont également obsédés par la société de consommation. Andy Wahrol multiplie les boîtes de soupe sur ses toiles, Karl Lagerfeld est le premier grand couturier à réaliser une collection pour H & M en 2004.

Deux destins marqués par des figures maternelles atypiques

Les deux artistes ont été profondément marqués par des mamans étonnantes. Andy Wahrol est un petit garçon fragile, choyé par une mère avec laquelle il entretient des rapports fusionnels. « Je suis Andy Warhol ! », lui lancera-t-elle même un jour. Karl Lagerfeld trouve sa vocation grâce à sa mère, Elisabeth, une femme sévère à qui il voue une admiration sans bornes : « Ma mère a essayé de m’initier au piano. Un jour, elle a refermé le couvercle du clavier sur mes doigts et m’a dit : « Dessine, ça fait moins de bruit. » C’est en accompagnant sa mère à un défilé de Christian Dior qu’il décidera de devenir styliste.

Deux grands dessinateurs

Andy Warhol a obtenu un baccalauréat en beaux-arts avec spécialisation en design pictural au Carnegie Institute of Technology, tandis que Karl Lagerfeld s’est spécialisé en dessin au lycée Montaigne à Paris. « Je n’ai jamais appris à dessiner, c’est venu tout seul. Je ne comprends pas que l’on ne sache pas dessiner. Tout le monde sait écrire », confie-t-il.

Deux artistes visionnaires et protéiformes

Pionnier du pop art et d’un large éventail de techniques artistiques, Andy Warhol a profondément contribué à modifier le monde de l’art. « Dans la mode, il faut toujours casser pour reconstruire, aimer ce qu’on a détesté et détester ce que l’on a aimé. » De son côté, Karl Lagerfeld a perpétuellement bousculé les codes de la couture, faisant la promotion du mash-up, assumant le versant commercial du style et organisant des défilés happenings. Les deux hommes sont des touche-à-tout de génie, l’un a exploré les arts plastiques, la photographie, le cinéma et le dessin, le second, la mode, la photographie, l’édition et la réalisation. « Tout me nourrit. Je suis une parabole qui capte tout, reçoit tout, digère tout et refait les choses à sa façon », résumait le styliste. « J’ai trois boulots. La mode, la photographie et les livres. Ils m’inspirent tous », racontait-il encore.

Deux bourreaux de travail

Andy Warhol « avait trois peurs : développer un cancer, devenir gros et manquer d’argent », résume le collectionneur québécois Paul Maréchal. Pour cette raison, il a accepté toutes les commandes, même une fois célèbre. Karl Lagerfeld est également un bourreau de travail, cumulant la direction artistique de trois maisons, Chanel, Fendi et sa propre griffe. « Travailler, c’est faire un boulot qu’on n’aime pas. Dès l’instant que vous aimez votre boulot, ce n’est plus du travail. » « Mon fonds de commerce, ça a toujours été de travailler plus que les autres pour leur montrer leur inutilité », plaisantait-il.

Deux découvreurs de talents

Andy Wahrol aimait s’entourer de personnalités qui nourrissaient sa créativité et le divertissaient, du Velvet Undergound à toutes les superstars de la fameuse Factory. Comme lui, Karl Lagerfeld n’a eu de cesse de s’entourer de personnalités fortes : « Je n’ai jamais fumé, jamais bu, jamais pris de drogue, mais je ne supporte pas les pisse-vinaigre puritains et calvinistes comme moi. Au contraire, je n’aime que les gens qui se défoncent, qui font tout ce que je ne fais pas. » Les deux artistes collectionnent les muses : Edie Sedgwick, Nico, Grace Jones pour l’Américain, Inès de la Fressange, Vanessa Paradis, Claudia Schiffer pour l’Allemand.

Deux extraterrestres

Au fil d’un demi-siècle de carrière respective, Andy Warhol et Karl Lagerfeld sont devenus leurs propres œuvres d’art. « Je n’ai pas de sentiments humains », prétendait Karl Lagerfeld. « J’aimerais être une machine, pas toi ? », lançait quant à lui Andy Warhol. « Une pointe d’humour et un peu d’irrespect, voilà ce qu’il faut pour faire survivre une légende », savait Karl Lagerfeld. Ce n’est pas un hasard donc si le pape du Pop Art l’a intégré à la sienne, en le choisissant pour jouer dans le film L’Amour, coécrit avec Paul Morrissey en 1973.