«Avec le Fashion Freak Show, je réalise mon rêve d’enfant», confie Jean Paul Gaultier

INTERVIEW « 20 Minutes » a rencontré le couturier Jean Paul Gaultier à l’occasion du lancement de son spectacle « Fashion Freak Show » aux Folies Bergère…

Anne Demoulin

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Jean Paul Gaultier a pris la pose avec son ourson, baptisé «Nana».
Jean Paul Gaultier a pris la pose avec son ourson, baptisé «Nana». — Laurent Seroussi
  • Jean Paul Gaultier a écrit et mis en scène un spectacle intitulé « Fashion Freak Show ».
  • Ce spectacle démarre le 2 octobre aux Folies Bergère à Paris.
  • Il s’agit d’un spectacle d’un nouveau genre qui mélange la revue, la musique, la danse, le cirque, et bien sûr, la mode.
  • Il s’agit d’un voyage onirique dans la tête de « l’enfant terrible de la mode ».

Un nounours baptisé « Nana », de folles nuits au Palace, des magazines de mode qui prennent vie, des battles de sapeurs et de vogueurs, des grands magasins de chirurgie esthétique, les plumes des danseuses des Folies Bergère et bien sûr des défilés… Le Fashion Freak Show est un voyage onirique au cœur de la folie créative du couturier Jean Paul Gaultier. Ce spectacle d’un genre inédit, imaginé et mis en scène par l’« enfant terrible de la mode », à voir dès le 2 octobre aux Folies Bergère (lire en encadré), casse les codes et mêle à la revue, le cirque, la danse, le cinéma, la musique et bien sûr, la mode. Rencontre avec l’artiste.

Ce spectacle aux Folies bergère est l’aboutissement d’un rêve d’enfant…

Totalement ! Ma grand-mère me laissait voir beaucoup de choses à la télévision, et le premier choc que j’ai eu, c’est devant un extrait d’un spectacle aux Folies bergère en 1961. J’avais environ 9 ans. J’ai vu les filles descendre avec des strass et des plumes et j’ai trouvé cela formidable.

Cet extrait vous a marqué au point d’en faire le dessin le lendemain à l’école…

Oui, et on m’a puni. On m’a fait faire le tour des classes avec le dessin accroché dans le dos. A l’époque, les garçons me disaient : « Gaultier, il ne sait pas jouer au foot ». Et là, de les voir tous me demander des dessins, ça m’a ouvert les portes de ce qui allait devenir mon métier. Ensuite, il y a eu Falbalas de Jean Becker, un film formidable qui dépeint le milieu de la haute couture.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez assisté au premier filage aux Folies bergère ?

Quand on a commencé le spectacle, j’étais plus dans l’action que dans la contemplation. C’est comme quand je fais une collection, ou quand j’ai préparé l’exposition. Je n’étais pas en train de me dire « Comment il était joli ce modèle ? » ou « J’aurais pu faire ceci ou cela », même si, ça, je peux le penser plus facilement, j’étais plus dans « Et maintenant, comment je le montre ? Qu’est ce que je veux dire en le montrant de telle ou telle façon ? ». Le spectacle était une autre grande et nouvelle aventure, et je me demandais « Comment faire mieux ? Comment raconter ? ».

Comment avez-vous imaginé ce spectacle ?

Je rêvais de faire une revue. J’y avais déjà pensé dans les années 1980. Alors je me suis demandé : « Comment le faire ? Qu’est-ce qu’une revue ? Qu’est-ce que je n’aime pas dans la revue ? ». J’ai écrit et construit visuellement au départ, d’après la chose que je connais plus, c’est-à-dire ma vie et mon parcours, une succession de tableaux avec d’abord celui avec Nana, mon ourson, puis avec le corset, etc. Moi, qui ne suis pas capable d’écrire un livret, j’ai fait appel au librettiste Raphael Cioffi.

Vous avez réuni une belle équipe créative autour de vous…

J’ai fait aussi appel au producteur Thierry Suc, avec qui j’avais déjà travaillé pour des costumes de Mylène Farmer. La cometteuse en scène, Tonie Marshall, est, non seulement une amie, mais aussi la première femme cinéaste césarisée, mais aussi la fille de Micheline Presle, qui apparaît dans une vidéo du spectacle comme ma grand-mère. Marion Motin, la chorégraphe des clips de Stromae et de Christine and the Queens, n’était au départ pas une complice, mais elle l’est devenue ! J’étais habité par les morceaux de musique de Nile Rodgers, qui m’a fait la joie d’être notre directeur musical.

Bien plus que votre vie, vous nous invitez dans votre tête…

Je dois reconnaître au passage que c’est grâce aux journalistes que je n’ai pas fait de psychanalyse ! J’ai réussi à trouver des solutions à des questions que je ne me serais peut-être jamais posées grâce aux interviews, qui sont comme des séances de psychanalyse qui m’ont permis de comprendre, de me faire réfléchir. Je décris toutes ces choses qui ont fragmenté ma vie, mais aussi des rêves comme la séquence de plastic surgery… qui a aussi un rapport avec la mode. Tout devient mode dans ce spectacle : au début, dans l’opération de Nana, on voit apparaître du rouge à lèvres sur les masques des infirmières, les gestes de chirurgiens deviennent des gestes de couture… Tout est lié !

Dans « Fashion Freak Show », il y a aussi « Freak »…

La mode, ce n’est pas un vêtement sur un cintre, ni des natures mortes, c’est quelqu’un qui l’incarne, avec une muse, des muses. Tout ça, je le dis maintenant en analysant, mais c’est venu instinctivement. J’ai toujours été attiré par les gens différents. Peut-être parce que moi-même, je me sens différent. En étant rejeté à l’école, j’ai été attiré par des beautés différentes. Il y avait par exemple cette fille aux cheveux roux crépus et à la peau diaphane, incroyable. Je l’ai trouvé absolument magnifique. J’aime les personnes typées.

D’où le choix de vos mannequins dans vos défilés ?

Oui, c’est pourquoi j’ai choisi depuis mes débuts comme mannequins des gens particuliers, comme Anna Pavlovski, que j’ai connu chez Jean Patou où j’ai travaillé, qui avait une coupe de cheveux assez incroyable. Et puis après, il y a eu toute la bande du Palace, avec Edwige, et son androgynie incroyable et séduisante ou encore Farida Khelfa, absolument superbe. J’ai été influencé par elles et j’ai voulu les montrer telles qu’elles étaient. Je ne voulais pas de mannequins professionnels. Pourquoi ? Parce qu’elles avaient des gestes clichés, du genre, c’est de la fourrure, donc je caresse le poil ! Je trouvais ça absolument épouvantable. Ce n’était pas le type de femmes que je voulais montrer, j’étais plutôt attiré par ces femmes, plutôt fortes, et qui le montraient.

Vous avez été un des premiers à jouer avec les codes du genre…

J’ai toujours été choqué par le côté machiste de la façon dont était montrée la femme, alors que je ne la percevais pas du tout comme cela, en mode « sois belle et tais-toi ». Alors, j’ai fait l’inverse de ce qui se faisait. J’ai fait des vestes de femmes avec des poches pour le portefeuille, et des vestes d’hommes, sans. J’ai inversé le sens d’ouverture des vêtements. Et quand j’ai fait les défilés hommes, j’ai fait « l’homme objet », j’ai fait « sois beau et tais-toi ». Les a priori, envahissants, me choquaient. Je voyais aussi le regard des femmes sur les hommes changer, elles cherchaient des garçons correctement habillés, qui fassent un peu attention à eux et qu’elles trouvent sexy. Parce que l’homme peut aussi être sexy ! En fin de compte, chaque être a une partie masculine et féminine. Et on peut l’être d’un moment à l’autre, ça dépend des instants, des moments, de comment on se sent et d’avec qui on est aussi parfois. L’idée était de refléter ça dans les vêtements. Je n’ai jamais fait des choses pour scandaliser les gens, je les fais parce que c’était le moment et que je trouvais ça juste avec l’époque.

Justement avec le tableau sur la chirurgie esthétique et quelques allusions aux réseaux sociaux, vous épinglez certains aspects de notre époque dans le spectacle…

Oui, mais c’est simplement une constatation. Je ne juge pas pour les autres, chacun a son libre arbitre. Simplement, je vois ce qui se passe dans la société. C’est notre rôle dans la mode, de ressentir ce qui se passe et en fin de compte, de le montrer. La mode est le reflet de la société.

Vous reproduisez votre premier défilé de 1976 sur scène, avez-vous recréé les looks ou s’agit-il des modèles d’origine…

C’est un mélange. A l’époque, je ne gardais pas mes vêtements. Pour la silhouette avec le blouson Perfecto et la jupe en tulle par exemple, on a été obligé de refaire la jupe, parce qu’au bout de 42 ans, elle n’était plus en état d’être portée, le Perfecto, c’est l’original. Le bustier corset avec les clous est original, comme la tenue avec les sets de table. La tenue camouflage avec le lamé n’était pas dans mon premier défilé, mais dans mon quatrième. La grande robe en camouflage date de mon premier défilé couture. Je suis quand même têtu, cela m’intéressait de retravailler le camouflage comme le jean. Je faisais déjà du recyclage. Je partais du principe qu’on restaure les maisons, les appartements, alors, pourquoi pas restaurer un vieux vêtement ? On peut l’aimer et le garder.

Organiser plusieurs défilés chaque soir sur scène, c’est un petit exploit, non ?

C’est assez compliqué ! Notamment pour le timing. On va dire que le fait de s’habiller et de se déshabiller est une chorégraphie et fait partie de la chorégraphie. Il a fallu écrire l’anarchie. Certaines choses sont un peu accentuées comme les cassages de gueule, mais ça arrive aussi dans les défilés ! Cet aspect ne me fait pas peur, c’est plus dans mes habitudes, je sais comment ça se passe et comment ça fonctionne.

Nous sommes en pleine Fashion Week et vous avez décidé il y a quelques années d’arrêter le prêt-à-porter, cela ne vous manque pas ?

Cela m’a permis de faire le Fashion Freak Show ! La mode, c’est mon métier, ma passion, et ma vie. Avec mes dessins de gamins, j’écrivais même mes critiques… comme je voyais dans les journaux ! Mon école n’a pas été une école de mode, mais les magazines de mode que je lisais, au début comme la Bible, et ensuite, en faisant ma petite analyse. Un autodidacte total, quoi ! Je faisais mes petits défilés devant ma mère et ma grand-mère, et j’étais très content comme ça. J’ai besoin de faire ça tout le temps, avec ce spectacle, je peux le faire d’une autre façon. Et puis, peut-être qu’un jour, je me referais des petits défilés pour moi-même. C’est mon plaisir, ça ne me quitte pas.

Envisagez-vous d’exporter, comme avec l’exposition, ce spectacle, à Broadway par exemple ?

Ce serait un autre rêve ! Un plaisir comme lorsque l’exposition a été présentée à Brooklyn. Ce serait évidemment une merveilleuse suite et une belle vie pour ce spectacle à souhaiter. Et je suivrais, j’irai, évidemment ! C’est une belle aventure. La mode m’a permis de rencontrer, travailler et collaborer avec des tas de gens différents, c’est extraordinaire. Je suis ravi et j’espère que le public ressentira autant de plaisir à le voir que moi j’ai eu à le faire. Ce spectacle est une merveilleuse aventure et en plus, c’est le rêve d’enfance, le premier. Je m’en rends compte sans m’en rendre compte parce que j’étais dans l’action et c’est que j’aime. Je veux encore continuer à peaufiner le spectacle. De temps en temps, je changerai des vêtements.

A partir du 2 octobre aux Folies Bergère (32, rue Richer à Paris). Du mardi au samedi à 20 heures. Les samedis et dimanches à 15 heures, 2h20 avec entracte. À partir de 39 euros.

 

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www.foliesbergere.com