« Les Couilles sur la table » : Le retour du podcast phare de Victoire Tuaillon, journaliste en convalescence

PODCAST Marquée par une période d'épuisement professionnel, Victoire Tuaillon relance son podcast « Les Couilles sur la table » chez Binge Audio. Retour sur la carrière de cette journaliste trentenaire, marquée par les remises en question.

Maxime Fettweis
Plusieurs mois en retrait de son travail et des réseaux sociaux, Victoire Tuaillon « a beaucoup réfléchi à ce qu'elle voulait faire ».
Plusieurs mois en retrait de son travail et des réseaux sociaux, Victoire Tuaillon « a beaucoup réfléchi à ce qu'elle voulait faire ». — Marie Rouge / Binge Audio

« J’ai arrêté de boire de l’alcool depuis mon burn-out », justifie Victoire Tuaillon alors qu’elle opte pour un thé détox dans le café du 10e arrondissement de Paris où elle a donné rendez-vous à 20 Minutes. À quelques jours du retour de son podcast Les Couilles sur la table, l’animatrice et autrice qui officie pour le studio Binge Audio dit être encore « convalescente ».

Les six mois loin des réseaux sociaux et de son travail permettent à la journaliste qui vient tout juste de souffler sa 33ᵉ bougie de se dire « fière de reprendre le travail » après une période chahutée durant laquelle ses émotions ont été mises à rude épreuve. Après avoir produit Le Cœur sur la table, un podcast sur « ce qu’est l’amour et ce que le féminisme fait à nos façons d’aimer » et édité quatre livres dans la collection Sur la table chez Binge Audio Editions, dont deux dont elle est autrice, elle revient pour une cinquième saison de son programme phare pour continuer à décortiquer les masculinités.

Un média « magique »

La journaliste que Victoire Tuaillon est devenue est le fruit d’un parcours fait de tournant et de remises en question. Encore journaliste en herbe, elle peine à cerner sa voie. Formée à Science-Po Paris, elle passe trois ans dans les équipes des journaux d’information de France 2. Formatée par les carcans télévisuels, elle rêve à autre chose et doute de son avenir dans la profession. Elle s’envole ensuite pour l’Andalousie où elle intègre une ferme communautaire et écologique. Matin et soir, elle trie le grain et fait le ménage, podcasts dans les oreilles. « Je me suis dit "si je pouvais moi aussi passer mes journées à comprendre des trucs et les synthétiser, les transmettre", ce serait génial ». La jeune Victoire trouve dans son expérience d’auditrice quelque chose de différent. « Il y a quelque chose d’assez magique et curieux avec ce médium, s’enthousiasme-t-elle. Ça ne mobilise pas un sens qui met à distance comme la vue. On peut projeter énormément de choses sur la voix. »

Lorsqu’elle revient en France, alors âgée de 25 ans, elle prend un an pour balayer ses doutes et retente le journalisme. Elle est alors embauchée à La Grande Librairie sur France 5, alors animée par François Busnel, « un job de rêve pour une grosse lectrice ». Mais ses rêves d’indépendances sont toujours là.

Un an et demi plus tard, elle devient pigiste et propose un premier sujet à Arte Radio. Son nom apparaît pour la première fois sur une application de podcast en avril 2017. Dans Et là, c’est le drame, Victoire Tuaillon décortique durant neuf minutes les mécanismes qui rendent identiques toutes les voix dans les médias.

« Questionner l’origine de la violence »

Mais depuis toujours, ce sont deux autres sujets qui titillent sa curiosité : « Les hommes et l’amour ». Si l’idée du podcast sur les masculinités lui vient rapidement, elle peine à trouver un producteur pour l’accompagner dans le projet. C’est le succès de son premier podcast sur Arte Radio qui terminera de convaincre Binge Audio de l’embaucher.

Les Couilles sur la table naît en 2018 de la volonté de la journaliste de « questionner l’origine et le sens de la violence, ainsi que ses liens avec la masculinité ». Pour cela, elle lit, s’entoure d’experts et s’empare de sujets aux apparences banales comme l’alcool, la musique ou la voiture et explore les raisons pour lesquelles le patriarcat est source d’inégalités dans tous ces domaines.

« Je conçois mon métier comme une transmission. Les Couilles sur la table est un format qui permet de transmettre de manière directe et gratuite, des savoirs engagés », se réjouit-elle à l’heure de reprendre ses longs entretiens.

Un diagnostic, du yoga et une reconstruction

Si la cinquième saison du podcast qu’elle a créé est imminente, Victoire Tuaillon a déjà laissé des heures de podcasts à écouter, deux livres mais aussi une partie de sa santé mentale dans son travail. Ce sont plusieurs changements apparus dans son quotidien qui l’alertent en 2021. « Ma consommation de tabac augmentait, je dormais de moins en moins bien, je n’arrivais plus à lire ni écrire et je ne pensais qu’au travail en permanence. » Resserré progressivement, l’étau de ces symptômes est trop pressant pour la journaliste, elle décide de se mettre en retrait. Le diagnostic suivra, elle souffre d’épuisement professionnel.

Durant sa convalescence elle parvient aussi à mettre un mot sur une autre défaillance dont elle est atteinte depuis toute petite, les troubles de l’attention. « Avoir mis un mot là-dessus m’aide à guérir, analyse-t-elle. Je me rends compte que mes étrangetés comme mon impulsivité ou mon manque d’organisation sont le résultat de ce trouble qui fait partie de moi. Ce n’est pas parce que je suis nulle. »

Pendant plus de six mois, elle se reconstruit tant bien que mal. « J’ai beaucoup réfléchi à ce que je voulais faire », confie-t-elle. Elle passe aussi un diplôme d’enseignante de yoga, une discipline qu’elle estime « en lien avec [son] féminisme ». « C’est une pratique dans laquelle la compétition, la performance, l’apparence n’ont pas d’importance. » Elle transmet désormais son savoir chaque dimanche à ses élèves.

« Je vais mieux »

À coups « d’efforts », Victoire Tuaillon a repris le travail et mis en boîte l’épisode de rentrée des Couilles sur la table. « Maintenant, je suis en état de travailler. Je ne suis pas tout à fait guérie mais je vais mieux. J’ai de nouveau besoin de prendre du temps pour faire des recherches », raconte-t-elle. Pour se préserver, un nouvel épisode sera diffusé toutes les trois semaines, contre tous les quinze jours lors des précédentes saisons.

Elle a bien sûr aussi jaugé l’intérêt de ses « auditeurices », comme elle les appelle en introduction et en conclusion de chacune de ses interviews. Car son podcast c’est d’abord l’histoire d’un succès ayant attiré jusqu’à 550.000 auditeurs et auditrices mensuels au fil des précédentes saisons.

Si elle est ravie d’être écoutée, les audiences ne l’intéressent que de manière secondaire. « Ma priorité c’est de me mettre au service de la diffusion d’idées bénéfiques pour combattre le patriarcat. Je pense que dans notre société, on a besoin de faits, de comprendre comment la violence se fabrique pour mieux lutter contre elle. C’est ce ton que je compte bien conserver », insiste la journaliste dont le souhait est de poursuivre « une forme d’éducation populaire ». « Je suis heureuse de faire circuler des idées et que ça serve aux auditeurices. »

De nouveaux projets à venir

Car Victoire Tuaillon voit ces dernières années des réflexions inspirantes foisonner, aussi bien du côté de chercheurs que dans des podcasts ou dans des livres.

Mais sa tête aussi est pleine d’idées nouvelles à entreprendre. « J’écris des pages entières depuis que je suis petite avec des tas d’idées, de projets. Ma formation intellectuelle c’est journaliste mais je ne m’interdis pas du tout de faire autre chose ». Elle assure vouloir à tout prix « économiser l’attention » de celles et ceux qui la lisent ou l’écoutent. « Je ne lance des choses que si je me dis que c’est aligné entre un besoin et un plaisir. Je me demande toujours : "est-ce que ça ne rajoute pas du bruit au bruit. »

Elle lancera bientôt « une Newsletter intitulée Vraiment super où [elle] partagera chaque semaine des choses à faire, à lire, à voir. » Car selon la journaliste, « on n’a pas seulement besoin d’idée et de combats, on a besoin de l’art ». Une façon de valoriser autant de témoins d’une époque « fascinante » qu’elle espère faire contribuer à sa « quête intellectuelle ».