Funérailles de la reine Elizabeth II : De BFMTV aux réseaux sociaux, un cas d'école des cérémonies médiatiques

SPECTACLE Retransmises dans le monde entier, les funérailles d'Elizabeth II sont au centre du récit médiatique depuis plus d'une semaine. Mais cette obsession des chaînes de télévision et des tabloïds pour le décès de la Reine se fait-elle au détriment d'autres sujets ?

Pauline Ferrari
À Westminster, les journalistes multiplient les directs en vue des funérailles d'Elizabeth II.
À Westminster, les journalistes multiplient les directs en vue des funérailles d'Elizabeth II. — Charlie Varley/Sipa USA/SIPA
  • Une cérémonie qui devrait réunir plus de 4 milliards de téléspectateurs à travers le monde : les funérailles d'Elizabeth II signent un moment historique ... et médiatique.
  • Chaînes d'informations en boucle, petites phrases et commentateurs : les heures s'allongent pour les journalistes qui ont créé une bulle spatio-temporelle dans l'actualité pour se concentrer sur cet événement.
  • Si les voix dissidentes se font entendre, notamment sur les réseaux sociaux, les critiques portent notamment sur la disparition d'autres sujets dans les médias, comme l'augmentation des coûts de l'énergie, la guerre en Ukraine ou l'urgence climatique.

C’est un événement qui se veut historique. Plus de 2000 dignitaires et invités dont 500 chefs d'Etat, des centaines de milliers de personnes qui assistent à la retransmission de la cérémonie aux quatre coins de Londres, et des centaines de chaînes de télévision qui n’en perdent pas une miette. Les funérailles d’Elizabeth II devraient attirer les foules et battre tous les records d’audience : selon les estimations, plus de 4 milliards de téléspectateurs auront suivi les funérailles en direct.

Des chiffres vertigineux, pour celle dont le couronnement avait été suivi par 277 millions de téléspectateurs dans le monde en 1953. Depuis jeudi 8 septembre, quasi toutes les rédactions du monde, et particulièrement les chaînes de télévision, ont envoyé à Londres et dans d’autres villes du Royaume-Uni une armée de journalistes et reporters, pour couvrir cet événement historique. Les audiences des principales chaînes de télévision en continu, de BFMTV à France Info, progressent de presque 1 point par rapport à leur moyenne habituelle. De l’autre côté de la Manche, plus de 33 millions de téléspectateurs ont suivi les dernières heures de la reine en direct.

Un événement mondialisé, millimétré et largement commenté

Pour de nombreux médias, particulièrement britanniques, la couverture de l'événement a été réfléchie pendant des années, tant elle était attendue. Pour Virginie Spies, maître de conférences à l’Université d’Avignon, sémiologue et analyste des médias, « c’est un immense moment médiatique et historique ». « Du Bangladesh à l’Ardèche, on est dans un événement partagé par tous, dans une communion qui fait partie de la culture mainstream » explique-t-elle. Il n’est alors pas étonnant que l’événement passionne. « Les médias sont friands de ça. C’est une aubaine pour la télévision que de jouer son rôle premier : montrer quelque chose en direct et que ça touche les gens » ajoute-t-elle.

Lundi matin, alors que les funérailles se déroulaient, les télévisions du monde entier affichaient les mêmes images, produites par la BBC en collaboration avec Buckingham Palace. Les chaînes d’informations en continu, comme BFMTV, gardent alors l’antenne pendant des jours, passent le micro aux témoins, aux experts en plateau, meublent les silences. « L’idée, c’est de garder les gens parce qu’il peut toujours se passer quelque chose ! Sauf que dans une cérémonie comme celle-ci, tout est millimétré, donc rien d’inattendu ne devrait se passer » analyse Virginie Spies. D’où l’intérêt d’avoir de bons chroniqueurs et renouveler les savoirs, les analyses, les petites phrases.

Les funérailles royales, plus importantes que le désastre climatique ?

Mais l’omniprésence médiatique des obsèques royales a l’allure d’un disque rayé, qui repasserait en boucle les mêmes informations, les mêmes images, les mêmes noms. « Les médias se regardent les uns les autres, c’est comme si l’espace médiatique était saturé » note Virginie Spies. Depuis une semaine, le monde entier semble tourner autour de Buckingham Palace et de ses têtes couronnées. Un système médiatique qui a parfois ses limites, comme l’omniprésence des adieux à la reine aux Etats-Unis, pays très loin de la monarchie à bien des égards. Dans le Philadelphia Inquirer, nombre de citoyens américains avouent ne pas bien comprendre l’importance donnée cet événement dans leur pays.


Dans le Guardian, le chercheur écologiste Euan Ritchie poussait un cri du cœur : « Pourquoi la mort de la reine reçoit une telle couverture médiatique pendant que le futur de la Terre est ignoré ? ». Ce n’est pas le seul à dénoncer la place centrale de la mort de la reine dans les pages des journaux, alors qu’ailleurs dans le monde, la crise climatique ou la guerre en Ukraine continuent de faire rage. Alors que la reine fait les pleines pages, de nombreux autres événements sont ignorés, ou n’ont pas la même résonance. Mais c’est sans compter les réseaux sociaux.

Entre voix dissidentes et focus point

Si la mort d’Elizabeth II est un événement mondial, il est désormais indissociable des moyens de communication qui l’accompagnent : la télévision ou la radio ne sont plus les seuls médias utilisés, il faut aussi compter sur les réseaux sociaux. Entre storys Instagram peuplées d’images de la reine en noir et blanc et vidéos Tik Tok rappelant l’héritage colonialiste de la Grande-Bretagne, les réseaux sociaux font aussi entendre les voix dissidentes. « Il ne faut pas oublier que c’est une minorité hurlante, surtout pour Twitter. Et les médias utilisent beaucoup Twitter, donc ces deux médias s’auto-alimentent » rappelle Virginie Spies. Les funérailles de la reine sont aussi la fin de plus de dix jours de couverture médiatique intense, parfois absurde. « Au bout de 12 jours, tous les médias ne savent plus comment illustrer ce sujet, toutes les facettes ont été explorées » ajoute l’analyste des médias.

Dans un article de The Conversation, le chercheur australien Denis Muller écrivait qu’en faisant partie du système, les médias de masse étaient obligés de se conformer à des attentes politiques et sociales très fortes. Parmi lesquelles, donner de l’importance à ce type d’événement, pour promouvoir l’unité plutôt que la division, le respect plutôt que la critique, et le statu quo plutôt qu’un changement radical. Avec une batterie de règles très précises, Buckingham Palace n’a pas trop laissé aux médias couvrant l’événement de marge de manœuvre : ce qui a mené à une couverture médiatique qui se suit et se ressemble, du sort des Corgis de la reine  à l’héritage de celle-ci. Si dans quelques heures, le Royaume Uni devra tourner la page d’un règne, les médias devront aussi trouver un nouveau point d’actualité.