Guerre en Ukraine : Les journaux doivent-ils à tout prix publier les photos du conflit ?

DEONTOLOGIE Depuis le début de la guerre en Ukraine, les journalistes documentent et témoignent. Mais face à de tels décors, comment trouver l’équilibre entre le devoir d’information et la pudeur ?

Lucie Ducos-Taulou
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La publication d'images de guerre est régi par un cadre juridique, mais aussi par le droit à l'information.
La publication d'images de guerre est régi par un cadre juridique, mais aussi par le droit à l'information. — RONALDO SCHEMIDT / AFP
  • Dans la presse, la publication de photos issues de reportages est réglementée par un cadre juridique particulier.
  • Cependant, la liberté d’informer semble prévaloir sur tout autre précepte.
  • « L’idée, c’est de ne pas tomber dans une forme de sensationnalisme » prévient Olivier Juszczak

Le cadre juridique

En France, la publication de photos dans la presse résulte d’un équilibre entre deux préceptes majeurs : le droit au respect de la vie privée (article 9 du Code civil) et le respect de la dignité de la personne (article 16 du Code civil). Les rédactions ont ensuite leurs propres chartes morales, s’autorisant ou non certains clichés. Me Zoé Vilain, avocate associée du cabinet 1862, insiste sur un point : « Il y a, en France, le droit à l’information, qui prévaut et qui est très fort ». Cependant, la loi française protège moins systématiquement la liberté de la presse que dans les pays anglo-saxons par exemple. L’équilibre entre l’article 9 et l’article 16 du Code civil est laissé à l’appréciation du juge ce qui donne lieu à de nombreux cas de jurisprudence.

« En fait, un journal a la responsabilité de ne pas publier de photos obscènes et violentes », ajoute Me Zoé Vilain. Si un cliché est jugé inutilement choquant, le procureur de la république peut saisir la justice et cela devient une infraction pénale. Le choix de publier ou non une photo répond donc à des règles juridiques, mais aussi et surtout à un code moral dont les limites sont parfois floues. Au fil de plusieurs arrêts en cassation, ces limites ont fait l’objet d’une construction jurisprudentielle.

Le piège du sensationnalisme

 

Pour les rédactions, il s’agit de ne pas causer de douleur illégitime et de ne pas chercher l’expression d’une violence visuelle gratuite. Le rédacteur en chef photo de Libération, Lionel Charrier explique : « Qu’il y ait des morts dans une guerre, c’est malheureusement habituel. Mais n’y a pas forcément de nécessité d’informer par l’image de l’atrocité de ces guerres. […] La multiplication d’images de l’horreur ne fait pas forcément avancer les choses. ».

Après le massacre de Boutcha, les rédactions ont dû choisir quoi montrer à leur lectorat. Olivier Juszczak, journaliste responsable de la photo chez 20 Minutes est très précautionneux. Il y a quelques jours, il a choisi de publier une photo qui montre en gros plan des mains, liées par une corde. « Pas la peine de montrer plus, on se doute bien que la personne est décédée », dit-il avant d’ajouter « l’idée c’est de ne pas tomber dans une forme de sensationnalisme ». Et parfois pourtant, des photos « sensationnelles » peuvent faire l’effet d’un électrochoc et permettre d’informer plus largement. Tout le monde se souvient de ce corps d’enfant échoué sur le sable d’une plage tunisienne. En 2015, cela avait permis de parler d’une situation migratoire et humanitaire préoccupante en Syrie.
 

Le devoir d’informer avant tout

 

« Chez Libération, l’image a une place importante. » Il arrive alors que Lionel Charrier opte en Une pour une photo difficile. Ce choix se justifie selon lui dès lors qu’il y a quelque chose à dénoncer. « Il y a des moments où, effectivement, montrer des corps est une nécessité. On fait ça quand vraiment il y a un devoir d’information. ». Les choix éditoriaux sont parfois contraints par une actualité trop violente pour être voilée. Albert Londres y faisait d’ailleurs référence en disant : « Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ».

Lionel Charrier s’inscrit dans cette vision du journalisme. « Je pense qu’il faut montrer les choses. Parce qu’on peut surtout nous reprocher de cacher. […] Notre devoir c’est d’informer et on nous en voudrait plus si on avait caché des choses. ». La publication d’une photo fait donc l’objet d’un choix éditorial minutieux et conscient ; pendant lequel la question de la dignité des morts et des vivants est constamment posée. Et si certaines publications peuvent faire l’effet d’un couteau dans la plaie, il ne faut pas oublier qu’il y a toujours une plume, derrière, pour contextualiser.