Guerre en Ukraine : Le front en direct sur les réseaux sociaux, cela change quoi ?

GUERRE MEDIATIQUE Des images des bombardements russes en Ukraine circulent déjà sur Twitter, Facebook, Instagram ou encore YouTube

Anne Demoulin
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Le 24 février 2022, place de l'Indépendance à Kiev (Ukraine), un homme, drapé dans le drapeau ukrainien, suit les informations sur son téléphone portable alors que la Russie a envahi le pays quelques heures plus tôt.
Le 24 février 2022, place de l'Indépendance à Kiev (Ukraine), un homme, drapé dans le drapeau ukrainien, suit les informations sur son téléphone portable alors que la Russie a envahi le pays quelques heures plus tôt. — Sergei SUPINSKY / AFP
  • Le président russe Vladimir Poutine a déclenché jeudi 24 février 2022 une invasion de l'Ukraine.
  • Des images des bombardements russes en Ukraine circulent déjà sur Twitter, Facebook, Instagram ou encore YouTube.
  • Comment la propagande militaire a été bouleversée par les réseaux sociaux ?

Une guerre, à deux heures de Paris, que l’on peut suivre en direct sur les réseaux sociaux… Depuis le début de l’invasion en Ukraine déclenchée ce jeudi par  Vladimir Poutine, des images de  bombardements circulent déjà sur Twitter, Facebook, Instagram ou YouTube.

« Historiquement, les Etats ont constamment souhaité maîtriser les représentations de la guerre », rappelle Arnaud Mercier, professeur en Sciences de l’information et de la communication à l’université Paris II Panthéon-Assas et coauteur d’Armes de communication massive : Informations de guerre en Irak : 1991 – 2003, (CNRS Editions). Cette stratégie de contrôle et de propagande bouleversée à l’ère des réseaux sociaux. Explications.

La manière de montrer et de raconter la guerre commence sa mue pendant la première guerre du Golfe, du 2 août 1990 au 28 février 1991. Pour la première fois, on peut suivre la guerre en « live » à la télévision. « [Le journaliste américain] Peter Arnett, dans un hôtel à Bagdad (Irak), commente du seul endroit où on est capable de produire une information en direct, qui sera diffusée sur la chaîne CNN et dans le monde entier », résume le chercheur.

« Il n’y a plus de monopole des grands médias occidentaux »

Lors de la guerre d’Irak en 2003, la donne change à nouveau. « Il n’y a plus de monopole des grands médias occidentaux. Al Jazeera a été créée et filme les images du point de vue des victimes. La chaîne qatarienne acquiert une certaine forme de crédibilité contrairement à la télévision irakienne », taxée de propagande. C’est la naissance d’une « forme de pluralisme mondial qui fait que vous pouvez aujourd’hui avoir le point de vue de télévision russe, de la télévision ukrainienne, de la télévision polonaise, etc. », estime l’expert.

Du côté des médias traditionnels, la situation n’a pas évolué. « Les locaux de la télévision à Kharkiv en Ukraine ont été attaqués. C’est quelque chose d’assez classique. Les Russes considèrent que les médias ukrainiens doivent être neutralisés. L’Otan a fait la même chose en Serbie en bombardant la télévision serbe. Il y a quelque chose qui ne change pas : les médias sont considérés comme une cible légitime, non pas pour essayer d’influencer une représentation, mais pour qu’il n’y en ait pas », explique Arnaud Mercier.

« N’importe quel particulier peut devenir une source »,

L’avènement des réseaux sociaux rebat les cartes. Désormais, « n’importe quel particulier peut devenir une source », souligne professeur en Sciences de l’information et de la communication. Dès lors, « cela devient très compliqué de maîtriser pleinement les représentations ». Ainsi, pendant la guerre civile en Syrie, Bachar al-Assad contrôle l’Internet syrien en s’appuyant notamment sur des experts en télécommunication russes ou chinois, mais les rebelles syriens réussissent à contourner en utilisant des appareils satellitaires, à communiquer à l’extérieur et sur les médias sociaux. Autre changement : « les imageries satellites ne sont plus le monopole des Etats ».

Cadrage approximatif, images saccadées, absence de montage, etc. Avec ces vidéos réalisées par des amateurs, l’esthétique des images de guerre change. Ces dernières sont perçues comme un « gage d’objectivité, de non-manipulation et donc de véracité. Il y a cette idée que ce n’est pas trafiqué, que c’est brut de décoffrage, qu’on est dans le témoignage. Et ce d’autant plus qu’il n’y a pas de commentaire et qu’on peut se faire notre opinion par nous-mêmes », analyse le chercheur.

« La guerre, c’est toujours la confusion »

Il ajoute : « Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’on a accès à la vérité parce que, la guerre, c’est toujours la confusion et une opposition des points de vue. Ce qui est certain, c’est que l’on peut, si on le souhaite, avoir accès à un pluralisme des points de vue. »

Les courtes vidéos mises en ligne par la population, montrant une explosion, quelques chars ou des camions militaires en mouvement sont loin des reportages réalisés par les journalistes. « C’est parcellaire et il est difficile d’en tirer ensuite une sorte d’enseignement », considère Arnaud Mercier. D’autant plus que de nombreuses fausses vidéo circulent également sur les réseaux sociaux.

Ces images renvoient à une question plus générale : « non pas celle des représentations de la guerre, mais celle de la valeur du témoignage de particuliers sur les réseaux sociaux et de leur utilisation par les journalistes. »

« Les journalistes n’utilisent pas assez la puissance des réseaux sociaux »

De multiples médias traditionnels reprennent ces vidéos amateurs, en sourçant ces images. « Une manière de dire : "Ce que vous voyez, ce ne sont pas nos images". Il y a une forme de mise à distance », note l’expert. A l’heure où l’on peut géolocaliser les images et faire des vérifications grâce à des outils comme Google Street ou Google Earth, le chercheur estime que « les journalistes n’ont pas assez fait leur mue et n’utilisent pas assez la puissance des réseaux sociaux comme source d’information. Il y a toujours cette idée qu’on peut se faire manipuler avec les réseaux sociaux. »

Alors que les journalistes sur place n’ont souvent qu’un accès limité aux événements, les réseaux sociaux regorgent de « sources extrêmement fiables » et « d’éminents spécialistes sur la Russie, des passeurs, entre un monde russophone et l’alphabet cyrillique et un monde anglophone et donc l’alphabet latin. » Le tout nécessite « un travail de repérage, qui n’est pas simple », alerte-t-il cependant.

« Les Russes ont essayé de limiter l’expansion de Facebook »

A l’ère d’Internet, les réseaux sociaux sont devenus un nouveau champ de bataille. « Les Russes ont essayé de limiter l’expansion de Facebook au profit de leur propre réseau social, VKontakte, qui ressemble d’ailleurs étrangement à Facebook. Le pouvoir russe a fait en sorte de limiter l’influence de l’imagerie occidentale sur son peuple », rappelle l’expert.

Ce qui compte pour le Kremlin, c’est le soutien du peuple russe. Le 5 février 2003, Colin Powell avait présenté un dossier mensonger devant le Conseil de sécurité des Nations unies sur un programme de fabrication d’arme de destruction massive en Irak.

Comme le gouvernement américain pour la guerre en Irak, le gouvernement russe n’hésite pas à mentir afin d’obtenir l’adhésion des Russes à son projet d’invasion de l’Ukraine. « Tout ce qu’ils font, c’est une communication en interne vis-à-vis du peuple russe, avec tout un discours de justification, y compris des mythes comme quoi le régime ukrainien est nazi ou qu’il y a un génocide contre les russophones », résume l’expert.

« Il y a deux formes de propagandes, celle de l’arrière, pour obtenir le soutien de la population, et de l’autre côté, une contre-propagande face à l’adversaire », explique Arnaud Mercier. Un terrain que délaisse la Russie. « Vladimir Poutine, visiblement, se moque complètement des représentations occidentales du conflit. Il assume tout et il s’en fout ! », conclut Arnaud Mercier.