Stars piégées, faux djihadistes... Des caméras cachées font scandale en Irak

POLEMIQUE Un footballeur a supplié qu'on lui laisse la vie sauve, une actrice s'est évanouie...

20 Minutes avec AFP

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Le drapeau du groupe Etat islamique
Le drapeau du groupe Etat islamique — - WELAYAT SALAHUDDIN

Toujours le même scénario : une célébrité est invitée pour une œuvre de bienfaisance à se rendre chez une famille récemment sortie du joug du groupe Etat islamique (EI). Sauf qu’une fois dans la maison, des djihadistes attaquent. Ou plutôt des acteurs déguisés en djihadistes font semblant d’attaquer. Mais la star « piégée » ne le sait pas, pas tout de suite. Le joueur de l’équipe de foot nationale Alaa Mahaoui s’est ainsi retrouvé agenouillé, les yeux bandés, à supplier de lui laisser la vie sauve. Avant que de faux combattants irakiens arrivent à point nommé et sauvent tout le monde. Ce programme, l’une des multiples caméras cachées qui fleurissent sur les chaînes arabes pendant le mois de jeûne musulman du ramadan, est censé divertir mais fait scandale en Irak.

Une production signée par une coalition de paramilitaires

En effet, si les djihadistes sont des acteurs, les dernières prières des célébrités piégées sont bien réelles. Et il leur est impossible, une fois la mascarade révélée, de s’énerver face à la production : elle est signée du Hachd al-Chaabi, puissante coalition de paramilitaires qui jouent leur propre rôle dans le show, armes à la main. A la fin de son épisode, Alaa Mahaoui a d’ailleurs eu droit à une leçon du présentateur : « tu fais flotter le drapeau irakien sur les terrains de foot, mais le Hachd, l’armée et la police, eux, le font en sacrifiant leurs martyrs ».

Nessma, actrice quinquagénaire, n’a pas non plus protesté alors qu’elle est apparue inconsciente de longues minutes, allongée au sol avec une fausse ceinture d’explosifs qu’elle croyait chargée autour du ventre. Elle ne s’est réveillée que lorsque le présentateur lui a versé une bouteille d’eau sur le visage. « Ce n’est pas du divertissement », s’insurge sur Twitter Bilal al-Mosuli, un habitant de Mossoul.

Indignation sur les réseaux sociaux

« L’année prochaine, on pourrait avoir une caméra cachée sur Saddam Hussein, où on pourrait jeter les invités dans un fleuve comme les victimes de Speicher », écrit de son côté sur Facebook Ahmed Abderradi, en référence aux 1.700 recrues militaires chiites exécutées par l’EI en 2014 avant d’être jetées dans le Tigre.

Depuis des années, piéger des stars est devenu un incontournable des programmes de ramadan sur les chaînes satellitaires arabes. Cependant, c’est la première fois qu’une production irakienne s’y essaye avec le très sensible sujet du terrorisme. « Je ne vois pas quel plaisir un spectateur peut avoir à regarder des gens se faire torturer de la sorte », s’interroge un autre internaute, le programme multipliant les simulacres d’exécutions et les fusillades – « avec des balles à blanc » précise un encart au début.

De la lutte contre à la publicité pour l’Etat islamique

Pour de nombreux autres internautes, en revanche, cette émission est l’occasion de saluer les combattants anti-EI, parmi lesquels ceux du Hachd, désormais intégrés aux forces régulières. « Mais c’est possible de montrer la bravoure du Hachd et des troupes irakiennes sans jouer sur la corde de la terreur », renchérit Noor Ghazi, une Irakienne exilée aux Etats-Unis. Car la terreur, au-delà de la mise en scène, est réelle : la maison de la fausse famille de déplacés se trouve dans la ceinture agricole de Bagdad où des cellules dormantes de l’EI continuent d’intimider et de racketter les habitants.

Pire, affirme Hamed al-Daamy, un internaute, « ce programme fait de la pub gratuite pour l’EI et les autres groupes terroristes en Irak, sans aucune vision sécuritaire dans sa préparation ni dans sa présentation ». Et avec des comédiens qui reprennent à tue-tête les slogans de l’EI et sa rhétorique à longueur d’émission. Face aux critiques, Dargham Abou Rghif, scénariste du programme, a répondu sur plusieurs comptes Facebook : « les scènes sont dures mais si l’EI avait gagné, les artistes auraient une vie encore plus compliquée, et tous les Irakiens aussi ».