L’agroalimentaire breton veut-il bâillonner la presse ?

DIFFAMATION La plainte pour diffamation déposée par un grossiste des Côtes d’Armor à l’encontre d’une journaliste a été retirée

Camille Allain
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La journaliste Inès Léraud a fait l'objet d'une plainte pour diffamation de la part de la société bretonne Cheritel. La plainte a été retirée une semaine avant l'audience.
La journaliste Inès Léraud a fait l'objet d'une plainte pour diffamation de la part de la société bretonne Cheritel. La plainte a été retirée une semaine avant l'audience. — Emmanuel Pain
  • Un grossiste basé à Guingamp avait déposé plainte pour diffamation contre une journaliste et le média en ligne Basta. La plainte a été retirée à une semaine de l’audience.
  • Le comité de soutien à la journaliste Inès Léraud alerte sur les difficultés pour la presse d’informer sur l’agroalimentaire en Bretagne.
  • Le secteur est un des poids lourds de l’économie et profiterait d’un important lobby parmi les décideurs et élus, à en croire ses détracteurs.

C’est leur victoire mais aussi celle de la liberté de la presse. Jeudi, l’avocat du groupe Cheritel s’est excusé devant le tribunal correctionnel de Paris pour l’avoir encombré pour rien. Il y a un an et demi, son client portait plainte pour diffamation contre la journaliste Inès Léraud et le média en ligne Basta après la publication d’une enquête sur des soupçons de travail dissimulé et de fraude aux étiquettes. Une plainte datant de 2019 qui a finalement été retirée la semaine dernière, à une semaine de l’audience.

« Les poursuites sont abandonnées. Pas parce qu’on pense que ce qui a été dit par Mme Léraud est vrai, il y a énormément de choses fausses, mais on cède devant la pression », avait expliqué une responsable de l’entreprise bretonne de fruits et légumes. En 2015, le groupe basé à Guingamp avait déjà attaqué le journal Le Télégramme en diffamation. Il a depuis été condamné par la justice pour avoir vendu des tomates étrangères sous l’étiquette « origine France ». Il a fait appel de cette condamnation.

Cette méthode que certains qualifient « d’intimidation » est peu fréquente en Bretagne. Mais elle cacherait en réalité une face bien sombre du secteur de l’agroalimentaire. Régulièrement attaqué sur ses pratiques environnementales et sociales, le poids lourd de l’industrie bretonne s’est peu à peu muré dans le silence. « Beaucoup de gens ont peur de parler », résume Inès Léraud, également auteure d’une bande dessinée sur les algues vertes. « Cette plainte, c’était une poursuite-bâillon pour entraver le travail des journalistes », estime Yvan du Roy, le fondateur de Basta. Dans cette affaire, la presse n’était pas la seule visée. Trois membres du syndicat CFDT font, eux, toujours l’objet d’une plainte de la part du groupe Cheritel après la diffusion d’un tract. « Ce n’est pas notre syndicat qui est poursuivi. C’est nous, en notre nom ». En vingt-cinq ans de syndicalisme, Jean-Luc Feillant n’avait jamais vu ça. Son syndicat s’est pourtant mobilisé pour dénoncer le recours à des travailleurs étrangers détachés que les coopératives emploient à grands renforts pour les cueillettes comme celle des échalotes.

«C’est très difficile d’avoir une parole dissidente»

Au-delà de cette entreprise, ce serait toute l’économie bretonne qui serait court-circuitée par le puissant lobby de l’agroalimentaire, à en croire Inès Léraud et ses soutiens. « C’est très difficile d’avoir une parole dissidente, de trouver des personnes qui vont publiquement s’exprimer sur les sujets qui dérangent », estime la journaliste de Radio Kreiz Breizh Morgan Large, qui raconte les menaces de plaintes émises par plusieurs mastodontes de l’économie. Ces témoins qui dérangent préfèrent souvent se taire plutôt que d’être stigmatisés, ou mis sous pression.

Inès Léraud et son comité de soutien accusent même le lobby de l’agrobusiness d’avoir infiltré toutes les branches de la société : les conseils municipaux locaux, les banques, les médias régionaux où ils achètent beaucoup de publicité. Mais aussi le conseil régional de Bretagne, où siège notamment Olivier Allain, vice-président à l’agriculture et ancien cadre de la FDSEA des Côtes d’Armor. Interrogé à ce sujet, son président Loïg Chesnais-Girard s’est surtout félicité que « les tensions s’apaisent », rappelant son engagement récent « à garantir l’indépendance et l’autonomie des journalistes afin qu’ils puissent travailler librement sur les enjeux de l’agroalimentaire en Bretagne ».

Le socialiste avait même évoqué la création d’un observatoire régional indépendant des libertés de la presse, sans que l’on ne sache où cela mènera. « Certaines entreprises se sentent attaquées, alors elles se protègent, elles s’emmurent. Elles sont dans le secret et le tabou pour masquer leurs dérives », estime Geoffrey Le Guilcher. Ce journaliste avait passé quarante jours infiltré dans un immense abattoir breton en 2018. Son témoignage autour de la condition des animaux et des salariés de ce géant de la viande avait été très commenté lors de la sortie de son livre Steak Machine. « Les abattoirs érigent des murs autour de leurs salles de mise à mort pour les cacher de leurs propres salariés. Il faut montrer ce qu’il s’y passe, c’est de notoriété publique ».