« La presse doit renforcer les contenus de qualité, qui vont motiver un abonnement », analyse Cyrille Frank, directeur d’ESJ PRO Médias Paris

PRESSE Cyrille Frank, directeur d’ESJ PRO Médias Paris, analyse pour « 20 Minutes » les challenges qui attendent la presse en 2021

Anne Demoulin

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Un kiosque à journaux (illustration).
Un kiosque à journaux (illustration). — ALLILI MOURAD/SIPA

L’année 2020, marquée par l’épidémie du coronavirus, a porté un coup dur à la presse papier et au marché publicitaire et a eu un impact conséquent sur la consommation des médias, qui a favorisé la transition vers le digital. Alors que la pandémie de Covid-19 a bousculé la sphère médiatique en 2020, l’Institut Reuters a publié début janvier ses prédictions et tendances médiatiques pour l’année 2021. Cyrille Frank, directeur d’ESJ PRO Médias Paris et auteur du blog Mediaculture, revient pour 20 Minutes sur les grands challenges qui attendent la presse en 2021.

Quel est selon vous le principal enseignement à retenir de ce rapport Reuters 2020 ?

Le principal enseignement, c’est qu’il faut renforcer les contenus de qualité, c’est-à-dire des contenus plus fouillés, plus spécialisés, qui vont motiver un abonnement. Ce n’est pas nouveau, cela enfonce le clou des rapports précédents, mais c’est devenu d’autant plus nécessaire face aux urgences de la crise sanitaire.

Justement, qu’est-ce que cette crise sanitaire a modifié dans le monde de la presse ?

La première adaptation remarquable est que les rédactions se sont bien adaptées au travail à distance. Les journalistes ont fourni plus d’articles d’initiative et non plus d’agenda et ont développé une plus grande agilité numérique. Le second enseignement, qui est en train de se produire, est un management plus délocalisé, qui laisse une plus grande autonomie aux producteurs de contenus. Il y a moins de verticalité et plus de coproduction avec les lecteurs. La communauté est devenue une nécessité.

« 20 Minutes » est classé sur ce rapport première marque digitale en France, quelles sont nos forces et que devons-nous encore améliorer selon vous ?

20 Minutes fait partie des plus grosses audiences du Web en France. Ce modèle peut fonctionner si l’on est un géant de l’audience, c’est compliqué pour ceux qui ont une audience de taille moyenne. 20 Minutes bénéficie également d’une grosse communauté, plutôt engagée. Ce n’est pas trop mal pour monétiser, mais ce n’est plus suffisant. Le modèle business d’audience pure ne suffit plus. Vous avez lancé une offre d’abonnement à 1 euro, qui permet d’accéder aux contenus sans publicité. C’est assez malin et cela vous permet de tester cette offre sur un public jeune. Mais cela ne suffit pas, il faut diversifier les services par abonnement, et apporter aux lecteurs des informations de niveau supérieur, avec de l’investigation, des enquêtes, des sujets plus creusés, plus spécialisés, du travail encore plus en profondeur sur une autre temporalité plus longue et plutôt en print.

Cela vaut pour les autres titres de presse, non ?

La presse a sacrifié les spécialistes au profit des polyvalents pour faire de l’audience sur le Web. Il va falloir bien penser ces produits de diversification avec des formats longs, à la manière du 1 ou des numéros spéciaux du Monde, sur une temporalité plus longue de type mensuelle ou trimestrielle. Il y a tout un public, avec du pouvoir d’achat, qui en a besoin. Il faut désormais gonfler les équipes et monter le niveau avec des dossiers plus approfondis. De nombreux sujets structurels n’ont pas assez d’éclairage. 20 Minutes ou les autres ont intérêt à approfondir pour apporter des réponses à un public plus jeune. 20 Minutes est assez agnostique, même si la solution n’est pas le journalisme militant, il faut garder une distance, cette neutralité est fictive. Il faut s’engager et apporter un point de vue. Sur des sujets comme le réchauffement climatique par exemple, les réponses sont complexes, il y a un travail à faire pour faire la part des choses en s’appuyant sur les connaissances scientifiques existantes. Sur la lutte contre les discriminations, même si un certain nombre de réponses sont attendues, d’autres questions complexes se posent sur les séparatismes par exemple.