Loi sur la sécurité globale : « On va empêcher les journalistes de travailler », alerte le SNJ

INTERVIEW La proposition de loi Sécurité globale, qui prévoit de pénaliser la diffusion d’images de forces de l’ordre en intervention, fait bondir Dominique Pradalié, la secrétaire générale du Syndicat national des journalistes (SNJ)

Propos recueillis par Aude Lorriaux

— 

Des manifestants se sont réunis à Rennes ce mardi 17 novembre pour protester contre la proposition de loi sur la sécurité globale.
Des manifestants se sont réunis à Rennes ce mardi 17 novembre pour protester contre la proposition de loi sur la sécurité globale. — Mathieu Pattier/SIPA
  • Les députés et députées ont entamé mardi l’examen de la proposition de loi Sécurité globale, dont l’article 24 prévoit de pénaliser d’un an de prison et de 45.000 euros d’amende la diffusion de « l’image du visage ou tout autre élément d’identification » d’un policier ou d’un gendarme en intervention lorsque celle-ci a pour but de porter « atteinte à son intégrité physique ou psychique ».
  • « Entre les beaux messieurs qui font des beaux textes et la réalité du terrain, il y a un océan » déplore la secrétaire générale du Syndicat national des journalistes (SNJ), Dominique Pradalié.

C’est une loi qui suscite de vives réactions, et indigne jusqu’à l’ONU. Les parlementaires ont entamé ce mardi l’examen de la proposition de loi Sécurité globale, dont l’article 24 prévoit de pénaliser d’un an de prison et de 45.000 euros d’amende la diffusion de « l’image du visage ou tout autre élément d’identification » d’un policier ou d’un gendarme en intervention lorsque celle-ci a pour but de porter « atteinte à son intégrité physique ou psychique ». Un texte qui fait bondir les syndicats de journalistes, qui ont manifesté mardi 17 novembre. Entretien avec la secrétaire générale du Syndicat national des journalistes (SNJ), Dominique Pradalié.

Qu’est-ce qui pose problème avec cette proposition de loi ?

Ce qui pose problème ce sont deux points : l’article 24 qui risque d’interdire de facto aux journalistes de filmer les forces de l’ordre dans les lieux publics, dans la rue, sous peine d’emprisonnement. Et l’article 22 qui généralise l’usage des drones de surveillance dans les manifestations, dans des affaires de terrorisme ou toute autre affaire impliquant des soupçons d’infractions pénales. Il y a déjà des caméras piétonnes sur les policiers, on aura ensuite les drones, et ce sera très facile de voir un journaliste dans une manifestation qui se rapproche de gens pour leur parler. Et cela s’appelle des sources, les gens à qui l’on parle*. Cela permettra l’identification des sources. Tout cela justifie la manifestation de ce mardi.

Vous estimez que le texte risquait d’interdire aux journalistes de "filmer" les forces de l’ordre. Or le texte parle pourtant bien d’interdire la "diffusion", et le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a répété ce mardi encore que ce n’est pas le fait de filmer qui serait puni. Sa réponse ne vous rassure-t-elle pas ?

Pas du tout. Sur les deux années écoulées on a eu 200 journalistes qui ont été empêchés de travailler, et cela a été documenté en vidéo. Il y a eu 116 cas relevés par David Dufresne [journaliste qui s’est spécialisé dans les violences policières et réalisateur du documentaire Un pays qui se tient sage] Auxquels il faut ajouter les journalistes qui nous ont contactés, qui n’ont pas voulu apparaître ouvertement. Et il ne s’agit pas de « street journalists » : on parle du journal Le Monde, de Libération, de l’AFP, de France 2, de France 3… Les plaintes déposées sont bloquées depuis mai 2019, tant auprès du procureur qu’à l’IGPN. Je parle de journalistes blessés, de rotules explosées de gardes à vue parfaitement injustifiées. Le journaliste de France 3 Tanguy Karmarec filmait ce mardi avec son téléphone la fin de la manifestation, il avait sa carte de presse en main mais il a été interpellé et vient seulement de sortir de garde à vue. Entre les beaux messieurs qui font des beaux textes qui soi-disant ne nous portent pas atteinte et la réalité du terrain, il y a un océan, tout le problème est là.

Oui, mais de l’autre côté une policière a été rouée de coups en 2018 à Champigny-sur-Marne, elle a décrit pendant le procès de ses agresseurs l’impact dévastateur de la vidéo virale de son agression. Donc le problème existe.

Oui bien sûr que le problème existe. Nous ne le nions pas du tout. Mais pour une ou deux fonctionnaires qui le rencontrent, alors qu’il y a des interpellations effectuées par des fonctionnaires tous les jours, on va empêcher les journalistes de travailler et de faire leur travail de témoignage, au motif qu’il y a une personne qui a été rouée de coups et filmée. Les infos qui sont de nature à provoquer la haine ou de nature à entraîner des agressions c’est déjà dans la loi. On peut poursuivre au nom de l’incitation à la haine, il y a déjà un arsenal pénal.

On a vu cependant ce qui s’est passé avec Samuel Paty, et il y a une prise de conscience d’une forme d’insuffisance des dispositifs actuels contre la haine en ligne. Ce texte vise aussi à prévenir des drames.

Les journalistes sont harcelés sur les réseaux sociaux et menacés de mort, très régulièrement. On connaît ce problème, mais les dispositions de la loi n’y répondent absolument pas. Bien sur qu’on sait que la très grande majorité des policiers travaille très bien, avec des horaires et des conditions difficiles. Mais ce n’est pas pour cela qu’il faut continuer à assurer une impunité totale à tous les policiers qui décrédibilisent l’ensemble du corps. Si tous les ministres tombent dans la main des gars qui font de la surenchère, je ne sais pas où on va aller ! Et puis nous n’avons jamais été consultés là-dessus. On voit les syndicats de police mais on ne voit pas les syndicats des autres. Si force doit rester à la loi, ce que tout le monde approuve absolument, force ne doit pas rester à la police, sans véritable contrôle. Le seul contrôle est le contrôle médiatique, l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN) n’est pas indépendante, tout le monde le sait. C’est grâce à des vidéos qu’on a vu que la vérité affirmée par les forces de l’ordre sur le terrain et inscrite dans des procès-verbaux était fausse. Par exemple Cédric Chouviat ne s’est jamais rebellé. Et Geneviève Legay a bien été poussée par des policiers, contrairement à ce qui a été dit. Il y a quand même 29 personnes éborgnées en France. Dans aucun pays on n’a vu ça. Et aucune action n’est prise pour faire avancer les enquêtes. Je suis au comité exécutif de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) et les journalistes des autres pays nous disent « mais qu’est-ce qu’il se passe ? ». Et l’ONU a dit la même chose le 12 novembre, en interpellant le gouvernement français de manière extrêmement sévère.

Allez-vous à nouveau appeler à manifester ?

Le prochain rassemblement est samedi à 14h30 sur le parvis du Trocadéro à Paris avec les cinéastes et scénaristes qui sont pour d’autres raisons dans le même bateau.

*La protection des sources d’information des journalistes est garantie en Europe par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme et en France par une loi de 2010, qui dispose que « le secret des sources des journalistes est protégé dans l’exercice de leur mission d’information du public »