L’accent de Jean Castex, entre stratégie politique et discrimination

INTONATION L’accent du Sud du Premier Ministre a été moqué, mais il est probable que dans une séquence post- « gilets jaunes », il joue en faveur du chef de l’Etat

Aude Lorriaux

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Jean Castex, le 15 juillet 2020.
Jean Castex, le 15 juillet 2020. — Christophe Ena/AP/SIPA
  • Un accent « rocailleux genre 3e mi-temps de rugby », a critiqué, parmi d’autres, le rédacteur en chef de Paris Match, après la nomination du nouveau Premier ministre, Jean Castex.
  • La moitié des Françaises et Français s’exprime avec une intonation (33 millions). Et 27% affirment connaître des moqueries « souvent » ou « de temps en temps ».
  • « Cela me paraît évidemment relever d’une forme de casting. S’il n’avait eu que ça, il ne serait pas là c’est évident, mais quand on a l’accent, il y a quelque chose de la terre qu’on transporte avec soi, dans l’imaginaire du moins »  analyse Marlène Coulomb-Gully, professeuse à l’université Toulouse II-Le Mirail.
     

Vendredi 3 juillet, dans la foulée de la nomination du Premier ministre,Jean Castex les railleries n’ont pas tardé. Elles venaient le plus souvent d’anonymes, mais aussi de figures d’envergure. Le rédacteur en chef de Paris Match a ainsi parlé​ d’un accent « rocailleux genre 3e mi-temps de rugby », le leader de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon s’est énervé de la « lenteur » de son parlé, tandis que la députée européenne Nadine Morano a déclaré avec une naïveté feinte ou réelle, sorte de « glottophobie bienveillante » : « J’adore l’accent de Jean Castex, j’ai l’impression d’être en vacances. » Même l’ancien Premier ministre, Edouard Philippe, quelques semaines plus tôt, avait eu une drôle de « blague », selon Le Parisien : « Je vous laisse avec Jean Castex : il a un accent énorme, mais il est très compétent. »

Tournant après la Seconde Guerre mondiale

Un homme ou une femme politique avec un accent, comptant parmi les plus hauts personnages de l’Etat, voilà qui est chose rare. Plutôt qui est devenu chose rare, car ce ne fut pas toujours le cas, explique Philippe Blanchet, directeur de recherches en sciences du langage à l’université Rennes II. Au XVIIIe siècle, l’attention se focalisait sur le fait de parler Français, dans un moment où les spécificités régionales étaient encore très fortes. La Révolution française a veillé à construire une unité nationale autour de la langue française, vue comme un vecteur d’unité nationale.

Ce processus d’unification dure jusqu’à la Seconde Guerre mondiale à peu près, selon Philippe Blanchet, période à partir de laquelle les accents deviennent suspicieux. « D’abord on a dit aux gens "ne parlez plus vos langues" puis on leur a dit "parlez avec notre accent", résume le spécialiste de sociolinguistique. Vincent Auriol [Président de la République en 1954] et Paul Déroulède [député de 1889 à 1901 et fondateur de la Ligue des patriotes] étaient des gens avec un accent. Cela ne posait pas de problème car ce qu’on attendait des gens c’était qu’ils parlent Français. Aujourd’hui plus aucun homme politique d’envergure nationale n’a d’accent, à l’exception de Monsieur Castex ».

Un accent « neutre » ?

Les accents sont pourtant légion dans l’Hexagone. On peine à y croire, tant ils sont absents de nos plateaux télévisés, mais la moitié des Françaises et Français s’exprime avec une intonation (33 millions). Et 27 % affirment connaître des moqueries « souvent » ou « de temps en temps ». C’est même le cas de 60 % des gens avec un accent « très marqué ».

Le terme même d’accent est trompeur, car il semble indiquer qu’on pourrait ne pas en avoir. Il existe simplement un accent dominant qui s’est imposé comme « neutre ». Comme le masculin qui fut longtemps – et continue d’être, dans la langue notamment – la marque du générique, de l’universel, ou comme le blanc qui n’est toujours pas pensé comme une couleur.

L’accent considéré comme « neutre » est en réalité l’accent de l’élite, d’une certaine classe sociale aussi. « La neutralité sur le plan de l’accent c’est celle du pouvoir central », résume Marlène Coulomb-Guilly, professeure à l’Université Toulouse - Jean Jaurès. Elle remarque qu’il est pour cette raison « toléré chez les syndicalistes et les commentateurs sportifs », des milieux où les origines populaires sont valorisées.

« J’ai senti du mépris »

C’est pour cela, hormis quelques exceptions ces 50 dernières années comme le candidat communiste Jacques Duclos ou l’ancien Ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, que les accents ont rarement atteint les sommets de l’Etat ou des partis. Des hommes et des femmes politiques ont expliqué avoir subi des moqueries lorsqu’ils ont tenté une « carrière » au niveau national. Jean-Claude Gaudin a raconté comment il avait été traité de « pizzaïolo » à son arrivée à l’Assemblée nationale, en 1978, comme jeune député.

C’est encore pire pour les femmes, souvent déjà moquées pour leur voix jugée trop aiguë par rapport à la norme masculine. « Je cassais tous les stéréotypes, et en effet j’ai senti du mépris, et pour mes origines sociales et pour mon accent », a expliqué Carole Delga, présidente de la région Occitanie et ancienne secrétaire d’Etat, à France 3. « Quand on est une femme politique avec un accent, on vous attend plus comme comique que femme politique » a aussi déclaré Marie Arlette Carlotti, ex-Ministre déléguée aux Personnes handicapées, dans le documentaire Avec ou sans accent. Des discriminations qui ont poussé un député LREM, Christophe Euzet, et quelques-unes de ses collègues, à vouloir punir la « glottophobie ».

Stratégie

Pourtant, il y a des moments où apparaître comme « proche du peuple » ou d’une certaine région peut aussi avoir une utilité en politique, et l’accent peut faire partie d’une stratégie électorale. La même Marie Arlette Carlotti s’est ainsi un jour faite épinglée par feu Le Petit Journal en 2013, pour avoir adopté deux accents différents lors de deux émissions télévisées. Elle est passée d’un accent dominant (ou « neutre ») sur LCI lorsqu’elle était interrogée dans ses fonctions de ministre à un accent marseillais très prononcé lors de la matinale de Canal+, alors qu’elle était interrogée sur sa candidature à Marseille. Le tout dans la même journée.

C’est ce qu’on appelle, en linguistique, la covariance ou covariation, selon qu’elle soit spontanée ou stratégique, selon Philippe Blanchet. Une telle adaptation à son interlocuteur ou interlocutrice n’est en effet pas forcément calculée, explique l’auteur de Discriminations : combattre la glottophobie. L’accent de Jean Castex est-il spontané ou calculé ?

Casting

Le choix d’Emmanuel Macron prend un sens particulier dans une phase de reconquête de l’opinion, post- « gilets jaunes ». On a beaucoup reproché au président de la République d’être trop distant, trop « techno », trop élitiste, de négliger les territoires, et en ce sens, le choix du « Monsieur déconfinement », avec son accent qui indique de manière très visible son passé d’élu local, peut apparaître comme un choix stratégique.

« Cela me paraît évidemment relever d’une forme de casting, analyse Marlène Coulomb-Gully, qui a beaucoup travaillé sur la voix dans les médias et en politique. S’il n’avait eu que ça, il ne serait pas là c’est évident, mais quand on a l’accent, il y a quelque chose de la terre qu’on transporte avec soi, dans l’imaginaire du moins »

Philippe Blanchet fait quant à lui l’hypothèse qu’Emmanuel Macron a peut-être voulu « compenser cette image de président des riches avec quelqu’un qui a un marqueur d’ancrage rural ». Et « utiliser quelqu’un dont l’apparence est connotée sympathique pour enrober une politique qui sera possiblement d’austérité ».

Retournement du stigmate

Les « stigmates » ne sont jamais des stigmates éternellement, en tout temps, en toutes situations. Ils peuvent être aussi utilisés en « positif », comme nous le montrions dans un livre coécrit avec Mathilde Larrère. C’est ce qu’on appelle le « retournement du stigmate », qu’a expliqué le sociologue Erwing Goffman. Moquée sur son accent, la candidate Eva Joly avait fait tourner une vidéo vantant les accents du monde, mettant en valeur la richesse apportée par les différences.

« Je crois aux territoires », ne cesse quant à lui de répéter l’ex-conseiller départemental des Pyrénées-Orientales, se disant « fier » de son accent. Et cela a peut-être déjà marché, si l’on en croit ce responsable macroniste, selon lequel le ton a déjà « changé », en mieux, chez les maires de France.

Il n’en reste pas moins qu’un préjugé positif reste un préjugé. Comme le recommandait l’un des auteurs de J’ai un accent, et alors ?, Michel Feltin-Palas : « Etablir une équivalence, positive ou négative, entre l’intonation d’une personne et ses qualités morales ou intellectuelles supposées, relève de l’a priori. Il faut juger Jean Castex – comme quiconque – sur ses actes et ses paroles, pas sur la manière dont il s’exprime. »