« Les Etats-Unis sont à un tournant de leur histoire », estime Jim Bittermann, correspondant de CNN à Paris

INTERVIEW A l’occasion des 40 ans de CNN, « 20 Minutes » s’est entretenu avec Jim Bittermann, correspondant de la chaîne d’information en continu à Paris sur sa vision de la profession, de l’actu et des médias

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Jim Bittermann, correspondant de CNN à Paris.
Jim Bittermann, correspondant de CNN à Paris. — CNN
  • CNN, première chaîne d’information en continu de l’histoire, a été créée le 1er juin 1980 à Atlanta.
  • CNN dispose d’un bureau à Paris depuis 1987.
  • Depuis 1996, Jim Bittermann est correspondant de CNN à Paris. Il a répondu aux questions de « 20 Minutes » à l’occasion des 40 ans de la chaîne.

Le 1er juin 1980, à Atlanta (Etats-Unis), naissait CNN. La première chaîne d’information en continu de l’histoire, dont l’acronyme signifie « Cable news network », en a inspiré de nombreuses autres tout autour du monde les décennies et les années suivantes. A l’occasion de ce quarantième anniversaire, 20 Minutes s’est entretenu avec Jim Bittermann, l’un des deux correspondants – avec Melissa Bell – de CNN à Paris.

Quel est votre premier souvenir de votre arrivée au bureau parisien de CNN ?

J’étais en France depuis 1980, où je travaillais pour NBC et ABC. En travaillant à CNN, depuis 1996, j’ai vu une différence : la chaîne s’intéressait à tout ce qui se passait dans le pays. On a pu couvrir un grand nombre de sujets que d’autres grands networks ne voulaient pas traiter.

Quel est l’événement que vous avez couvert qui vous a le plus marqué ?

Je pense à la mort de la princesse Diana, parce qu’on a été à l’antenne dès le matin de l’accident sous le tunnel de l’Alma [le 31 août 1997], puis pendant trente jours. On a suivi l’enquête et ses différents aspects. Cela a été du travail non-stop sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les trois premiers jours, j’ai travaillé soixante-douze heures sans dormir. Parmi les autres événements mémorables, je citerais aussi le crash du Concorde, les couvertures des présidentielles ou l’incendie de Notre-Dame de Paris qui fut un gros sujet pour nous et dont on continue de suivre l’actualité.

Et les attentats à Paris ?

Absolument. Le 13 novembre 2015 fut une soirée déroutante. Je revenais de Tunisie pour CNN, j’étais encore à l’aéroport quand j’ai été informé qu’il se passait quelque chose. On est allé directement sur le terrain. On a couvert cette actualité et ses différents développements durant plusieurs semaines.

La semaine passée, votre confrère de CNN Omar Jimenez a été arrêté en plein direct à Minneapolis où il couvrait les protestations après la mort de Georges Floyd qui s’y déroulaient. Qu’est-ce que cela vous évoque ?

Je pense que l’on est dans une période très dangereuse aux Etats-Unis. J’ai vraiment peur de ce qui est en train de se passer dans mon pays. Les attaques envers la presse, entre autres, sont terribles. Ce dont Donald Trump parle depuis plus de trois ans, sur les fake news, les médias qui seraient l’ennemi… sont en train d’entrer en jeu de manière concrète maintenant que la police attaque directement les journalistes et leurs équipes. CNN n’est pas la seule visée, même des reporters de Fox News sont concernés par cela. Et cela à une période où la presse est plus importante que jamais tout en étant fragilisée – car de nombreux journaux papier notamment sont en difficulté et sont contraints de licencier.

Vous pensez que les Etats-Unis sont à un tournant de leur histoire ?

Cela semble être le cas. J’étais à Chicago lors des émeutes en 1968, après l’assassinat de Martin Luther King. Les choses semblaient hors de contrôle et avaient lieu dans plein d’endroits différents. J’éprouve un sentiment similaire avec ce qui est en train de se passer aujourd’hui. Je pense qu’on est à un tournant. Mais dans quelle direction va-t-on ? C’est la question à laquelle on va devoir répondre.

Est-il possible selon vous de comparer les situations américaine et française concernant, notamment, les violences policières ?

Il y a des similitudes. Les scènes d’émeutes aux Etats-Unis font penser à celles qui se sont déroulées en France, l’aspect visuel est presque le même. Et les causes sous-jacentes sont aussi similaires. Les attaques racistes, lorsqu’elles surviennent, sont le signe d’un problème plus large. Les choses bouillonnent et la cocotte-minute finit par exploser. C’est certainement ce qui est en train d’arriver aux Etats-Unis.

Comment imaginez-vous l’avenir du métier de journaliste à plus ou moins long terme ?

A CNN, nous sommes très rigoureux en ce qui concerne la vérification des faits, des équipes éditoriales sont chargées de vérifier ce que l’on relaye. Il faut être toujours plus rigoureux. On a une obligation, dans cette période critique où les institutions sont contestées, de raconter les faits, d’expliquer au public ce qu’il se passe. Concernant les événements de ces derniers jours, il ne faut pas oublier d’avoir une vue d’ensemble. Il faut voir ce qui est en train de se passer dans les rues et prendre du recul pour en voir les enjeux et implications. Le mois dernier, l’événement, c’était le coronavirus. Ce mois-ci, c’est la mort de George Floyd et les émeutes dans plusieurs villes américaines. Le rôle des journalistes est d’aider le public à y voir plus clair, à comprendre ces événements.