Coronavirus : « On a des femmes en première ligne et on ne les retrouve pas dans les médias », juge la députée Céline Calvez

REPRESENTATION Entretien avec la députée Céline Calvez, chargée d’une mission sur « la place des femmes dans les médias en temps de crise »

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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La députée Céline Calvez.
La députée Céline Calvez. — @AssembleeNationale
  • La députée Céline Calvez a été chargée d’une mission sur « la place des femmes dans les médias en temps de crise » par Marlène Schiappa.
  • « Déclencher cette mission est en soi une façon d’alerter et d’augmenter la vigilance », juge la députée LREM des Hauts-de-Seine.
  • L’élue veut que ses propositions agissent après la crise.

Après le tollé suscité par la une du journal Le Parisien, mettant en scène quatre hommes pour penser le monde d’après, la députée Céline Calvez a été chargée par la secrétaire d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, d’une mission sur « la place des femmes dans les médias en temps de crise ». Entretien avec la députée La république en Marche des Hauts-de-Seine sur les contours et objectifs de sa mission.

Vous avez été chargée d’une mission par Marlène Schiappa sur la place des femmes dans les médias en période de crise. En quoi consiste cette mission ?

J’ai été missionnée le dimanche 5 avril et cela a été rendu public dans la foulée, parce qu’il y avait une grande attention sur ce sujet. Cela montre la volonté du gouvernement. Ma mission est de pouvoir traiter, mesurer et formuler des propositions en réponse à un constat : celui de la minoration de la place des femmes dans les médias. C’est un paradoxe : [dans cette crise] on a de nombreuses femmes en première ligne – des soignantes, des hôtesses de caisse - et on ne les retrouve pas dans les médias et dans les pages, même pas à la dernière page. Il y a un contraste entre une existence sociale renouvelée et cette dégradation de la place des femmes dans les médias. J’entends « médias » au sens large du terme, médias audiovisuels et presse écrite.

Vous aviez déjà travaillé sur le sujet ?

Je porte des sujets d’égalité au sein de la délégation des droits des femmes et des hommes à l’Assemblée nationale. J’ai notamment traité de la place des femmes dans les sciences, qui a donné lieu à un rapport en mai 2018. L’autre point c’est qu’au sein de la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale je suis rapporteuse pour avis sur le budget des médias et industries culturelles, et je fais partie du conseil d’administration de Radio France donc j’ai une expertise de la sphère médiatique.

Enfin j’ai travaillé avant d’être députée dans le secteur de la communication donc j’ai pu observer ces problématiques de représentation quand il fallait organiser des conférences, des séminaires, réaliser des vidéos… On dit qu’à un moment on revêt les lunettes de l’égalité et bien pour ma part les lunettes sont bien ancrées sur mon nez ! Mais nous avons tous des préjugés. Quand on m’a appris que dans les deux villes de ma circonscription, Levallois et Clichy, il y avait deux femmes commissaires, j’ai été surprise, alors que je n’aurais pas dû ! Nous avons près de 25 % de femmes commissaires, mais dans mon imaginaire le commissaire était un homme… La vigilance doit être à tous les niveaux.

Avez-vous observé des retours en arrière en matière de place des femmes dans les médias depuis le début de la crise ?

Le facteur déclencheur de cette mission a été la une du journal Le Parisien avec quatre hommes qui racontent le monde d’après, et sur laquelle nous avons pu être nombreux et nombreuses à réagir sur les réseaux sociaux. Quelques jours avant d’autres faits ont interpellé, il s’agit notamment d’une photo de Paris Match avec le comité d’analyse autour du Président de la République, où le cadrage de la photo faisait disparaître des femmes qui déjà n’étaient pas très nombreuses dans ce groupe. Il y a eu aussi un témoignage d’une journaliste qui faisait partie des équipes sport de France Télévisions qui a pu parler de l’ambiance qui y régnait [Clémentine Sarlat, qui devait co-présenter Stade 2 et n’a pas pu le faire à son retour de congé maternité, dénonçant notamment des « blagues bien lourdes »].

Ce qui est important ce n’est pas seulement l’issue du travail journalistique mais aussi le processus, le cadre de la décision et le cheminement de l’info. Nous avons eu un échange avec la direction du Parisien pour remonter l’histoire de cette une, et il faudra le faire avec les autres médias. On peut mentionner aussi le journal Le Monde qui a traité des visions de l’avenir [pages Idées] qui mettaient en place certes le témoignage d’une femme mais quelques jours après la une du Parisien, c’était un peu léger. Et puis Le Monde Magazine avec certes un numéro spécial mode hommes [mettant en couverture 16 photographes hommes] mais c’était un peu affligeant.

Nous avons l’impression que sur les invités en plateau télé ou radio il y a une recherche active d’avoir les chefs de service [qui vont être plutôt des hommes] plutôt que d’autres postes plus ciblés, où on trouverait plus de femmes, et pourquoi ? Parce qu’on appelle toujours les mêmes car ils sont dans notre esprit, et que c’est compliqué de changer les habitudes. Quand on parle avec un programmateur de BFM TV pour savoir comment il a l’habitude de contacter ses invités, il vous répond qu’il a contacté celui qui est passé deux heures avant sur LCI… Pourtant il y a des guides comme le Guide des expertes [un annuaire en ligne regroupant des milliers d’expertes].

Comment allez-vous procéder pour votre mission ?

Plus globalement il faut regarder comment en période de crise les modes de fonctionnement sont bousculés ou pas. D’un côté nous avons des alertes sur la façon dont les conférences de rédaction regroupent moins de personnes, et de l’autre certains et certaines nous disent que cela se fait très bien… Peut-être que tout le monde n’est pas associé de la même façon, même sans volonté d’exclusion. L’idée c’est de regarder si dans le mode de fonctionnement actuel il y a des raisons à cette moindre vigilance, pour éviter qu’on refasse les mêmes erreurs.

Il y aura une cotutelle aussi du ministère de la culture. On pourra bénéficier plus facilement du concours des institutions qui travaillent sur la question, je pense à l’Institut national de l’audiovisuel (INA) notamment, qui a développé un outil d’analyse sur 700.000 heures de programmes sur plusieurs années, il faudra voir comment adapter leur démarche de recherche sur cette période de crise.

Nous avons fait une liste des personnes ou organismes que nous voulons contacter, qui atteint déjà plusieurs pages, j’aimerais qu’il y ait un travail d’audition, qui doit permettre d’échanger, donc plutôt en table ronde qu’en « one to one ». Il y a bien sûr aussi la ressource documentaire : on a ressorti les études du CSA et aussi la mission de Michèle Reiser en 2008 sur l’image des femmes dans les médias. Ce qu’il faut c’est regarder ce qui se fait dans les autres pays. Au Financial Times quand vous rédigez un article vous donnez automatiquement le nombre d’occurrences de femmes et d’hommes, par exemple…

Avez-vous déjà des pistes de propositions ?

C’est un peu tôt pour le dire, on va regarder les propositions déjà faites pour voir si elles ne mériteraient pas d’être appliquées, ou s’il faut en inventer d’autres. L’ambition c’est de dépasser le constat. Déclencher cette mission est en soi une façon d’alerter et d’augmenter la vigilance mais cette mission doit conduire à faire des propositions valables au-delà de la période de crise. Il y a une exacerbation des inégalités de traitement pendant la crise, eh bien il faut qu’on puisse exacerber les moyens d’y répondre.