« Mes propres parents n’ont jamais regardé “Faites entrer l’accusé” », raconte Christophe Hondelatte

INTERVIEW L’animateur de « Hondelatte Raconte » sur Europe 1 et présentateur historique de « Faites entrer l’accusé » revient sur la place des récits d’affaires criminelles dans les médias

Propos recueillis par Mathilde Loire

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Christophe Hondelatte a présenté pendant 11 ans « Faites entrer l’accusé ».
Christophe Hondelatte a présenté pendant 11 ans « Faites entrer l’accusé ». — Joël SAGET / AFP

C’est terminé pour Faites entrer l’accusé sur France 2. La chaîne publique diffuse ce lundi 24 février à 23 h, le dernier de sept épisodes inédits de l’émission de récits de faits divers présentée par Frédérique Lantieri depuis 2011. Les fans de récit criminel pourront retrouver « Faites entrer l’accusé » sur YouTube et sur RMC Story : la chaîne du groupe Altice rediffuse tous les dimanches soir depuis le 12 janvier de vieux numéros, et prépare des inédits pour la rentrée 2020, qui seront présentés par Rachid M’Barki, selon Le Parisien.

Christophe Hondelatte, le présentateur historique de « Faites entrer l’accusé », que l’on retrouve depuis 2016 sur Europe 1 dans « Hondelatte raconte », revient sur la place des récits d’affaires criminelles dans les médias.

Pourquoi les récits d’affaires criminelles plaisent-ils tellement au public ?

Il n’est absolument pas certain que les affaires criminelles marchent si bien. C’est un sujet qui est assez populaire, mais pas très populaire. Le crime est une niche. Ce n’est absolument pas un sujet fédérateur, c’est segmentant.

On ne peut pas faire de l’audience que sur des crimes. Tout un tas de gens considèrent que ça pue, que c’est malsain, que ça agite les mauvais sentiments. Raconter le crime, c’est toujours se couper d’une partie de la population. Mes propres parents n’ont jamais regardé “Faites entrer l’accusé”, parce que pour eux la matière est infréquentable.

Pourquoi, alors, ont-elles la réputation d’être populaire ?

On a assimilé crime à succès populaire, c’est ce qui a fait le succès de la presse populaire, du Parisien à France-Soir. Mais à mon avis, ça n’est pas prouvé. Depuis la fin des années 1980 et le déclin de France-Soir, la presse écrite ne traite quasiment plus des affaires criminelles, même Le Parisien. Si ça rapportait, la presse écrite en parlerait.

A la radio, il y a eu des grandes périodes sur Europe 1, aujourd’hui les crimes contemporains sont peu traités. Et à la télévision… TF1 n’a plus de programme de faits divers depuis très longtemps, ça s’arrête sur France 2, et il n’y a pas d’émission d’affaires criminelles sur M6. Aujourd’hui, les chaînes qui traitent des affaires criminelles, ce sont W9, TFX, C8… Des chaînes challengers, qui utilisent l’affaire criminelle pour aller chercher des réserves d’audiences, mais dont chacun sait qu’elles sont limitées.

Vous avez vous-même avoué que ce n’était pas un sujet qui vous intéressait tant que ça au début… Pourquoi avez-vous changé d’avis ?

Je n’aimais pas les affaires criminelles pour la même raison que mes parents, car c’est une matière qui a toujours été entachée par un soupçon de vulgarité. A l’usage, ce qui m’intéresse passionnément, c’est de raconter le fonctionnement de la justice en France, à toutes les époques. Les gens ne savent pas comment fonctionne la justice, ils ont à son égard tout un tas de griefs et de soupçons. En vérité, c’est un système qui ne fonctionne pas si mal.

La deuxième chose que je trouve intéressante, c’est qu’on voit dans les affaires criminelles une vérité sur l’être humain, qui n’est pas décrite ailleurs. Des gens ordinaires deviennent des tueurs, on y voit des bons devenir méchants ou des méchants avec quelque bonté en eux. On y voit des hommes de toutes les nuances de gris, dans un monde où on aime bien classer les gens en noir et blanc.

« Une bonne histoire, c’est une histoire dont on ne pouvait pas soupçonner la fin. »

Y a-t-il une bonne manière de raconter des affaires criminelles ?

J’ai pratiqué longtemps une seule manière, celle de “Faites entrer l’accusé”, qui est un récit de l’enquête, de la découverte du cadavre au verdict, en passant par l’enquête, les gardes à vue, le procès… J’ai longtemps cru que c’était le meilleur moyen. Je n’en suis pas forcément convaincu aujourd’hui. Il m’arrive de regarder des vieux épisodes et de me dire : “Que c’est ennuyeux !”

Ce qui est aussi intéressant, ce sont les ressorts psychologiques. A “Faites entrer l’accusé”, nous nous en sommes tenus éloignés sciemment. Peut-être a-t-on eu tort. Je pense qu’un doux mélange des deux est un peu l’idéal.

Abordez-vous différemment les affaires criminelles et les autres types d’histoires ?

La première saison de Hondelatte Raconte, ce ne sont que des affaires criminelles : j’ai rôdé ma mécanique du récit. L’oral oblige à une grande clarté dans la progression du récit, le flash-back ne fonctionne pas, on ne peut pas faire de fausses ouvertures… Cette mécanique de récit qui s’appliquait au crime, s’applique à toute bonne histoire. Une bonne histoire, c’est une histoire dont on ne pouvait pas soupçonner la fin. En vérité, c’est ça qui plaît dans le crime ! Ce n’est qu’une bonne histoire parmi d’autres.

Comment choisissez-vous les histoires que vous racontez ?

On essaye d’alterner les époques, les genres… Notre matière ce sont les livres, les documentaires, les revues de presse, etc. Si une affaire criminelle n’a pas été assez traitée par un livre, un documentaire ou la presse de l’époque, elle se perd. Je n’ai pas les moyens d’aller fouiller dans les archives départementales. Pour lire un dossier criminel contemporain, il faut presque un mois !

Cela a d’ailleurs été un argument auprès de France Télévisions pour tenter de maintenir “Faites entrer l’accusé”. Qui va enregistrer l’histoire criminelle des années 2000 ? Il y aurait un devoir de service public, contrairement à ce que semble penser Delphine Ernotte. On est en train de laisser s’envoler des milliards d’histoires qu’on pourrait raconter dans leur fabrication judiciaire, ce que ne font pas les émissions de la TNT parce qu’elles n’ont pas les moyens. Ce sont des processus qui coûtent très cher.

« La difficulté à la télévision, c’est de convaincre les gens de parler devant la caméra. »

Quelle différence voyez-vous entre le récit d’affaires criminelles à la radio et à la télévision ?

C’est beaucoup plus compliqué de faire un documentaire de télévision sur un crime que de faire ce que je fais, raconter en faisant toutes les voix. La difficulté à la télévision, c’est de convaincre les gens de parler devant la caméra. Quand des parents ont perdu leur enfant, c’est compliqué de leur dire cinq ans plus tard qu’on aimerait bien qu’ils nous racontent tout depuis le début. Les premiers “Faites entrer l’accusé”, on a eu un mal fou !

Si vous regardez aujourd’hui ce qui va la distinguer de beaucoup d’émissions de la TNT, qui dans l’ensemble sont plutôt bien faites et fidèles au fond, c’est qu’ils n’ont pas les interlocuteurs. Ils font les récits avec les journalistes et les avocats. Il n’y a que “Faites entrer l’accusé” qui arrivait à avoir le chef d’enquête, les magistrats, les experts… Dans certaines affaires on avait tous les acteurs de l’histoire.

Le genre du “true crime” a beaucoup d’amateurs outre-Atlantique. Vous regardez des productions américaines ?

J’en ai regardé quelques-unes. Ce qu’ils font est strictement infaisable en France, parce qu’on n’a pas les images de l’intérieur. Là, les aveux ce n’est pas un procès-verbal, c’est le mec qui avoue. On a la plaidoirie, l’interrogatoire, le témoignage… La télé filmant tout aux Etats Unis, les procureurs faisant des deals avec les chaînes pour leur raconter tout, on a des documents d’une force qu’on n’aura jamais en France. On n’ira jamais à ce point-là dans l’intrusion des caméras dans le processus judiciaire, et je le comprends.

La série Netflix sur l’affaire Grégory (une production française) était remarquable. Pour la première fois on a vu la quasi-totalité des rushs de l’affaire, réalisés par les télévisions. Vous voyez d’ailleurs que dans les années 1980, la télévision suivait le fait divers. Quand un accusé arrivait au palais de justice, dans la prison, on le voyait arriver. Vous n’avez plus ça aujourd’hui. Et là où d’habitude on ne voyait que des extraits, même dans le “Faites entrer l’accusé”, ici on a la totalité de l’image de l’affaire Grégory de son début à sa fin.

Les affaires criminelles trouvent leur public dans les podcasts, en streaming… C’est justement parce que le crime est une niche ?

Oui, dans le système actuel, qui fait qu’on ne regarde ou écoute des choses que si on en a envie, le podcast et le replay, ou des plateformes comme Netflix, sont très adaptés à la consommation d’affaires criminelles. Les sujets sont disponibles, mais rien n’oblige à les regarder. Je parlerais moins de crime s’il n’y avait pas de podcast. Si je continue à faire des crimes, c’est parce que je sais qu’en podcast ils ont une vie extraordinaire.