« S’il y a des noirs à l’écran, c’est grâce à la fiction américaine », estime Rokhaya Diallo

INTERVIEW Dans une interview à « 20 Minutes », la journaliste Rokhaya Diallo revient sur l’invisibilité des acteurs et actrices noires dans les films et séries françaises, à l’occasion de la sortie de son documentaire « Où sont les noirs ? »  

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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La journaliste Rokhaya Diallo, dans l’émission
La journaliste Rokhaya Diallo, dans l’émission — IBO/SIPA
  • Où sont les noirs ? est diffusé le 18 mars à 20h55 sur RMC Story. C’est un documentaire de la journaliste Rokhaya Diallo sur la présence des acteurs et actrices noires sur les écrans.
  • « Il manque aujourd’hui une personne noire dans un grand rôle dramatique », estime la journaliste et activiste, pour laquelle les personnes noires sont encore trop cantonnées aux rôles de comédie.
     

Enfant, Rokhaya Diallo se souvient s’être posée des questions, devant la télévision. « Où sont ceux et celles qui me ressemblent ? » De cette interrogation, qui persiste 30 ans plus tard, elle en a fait un documentaire, Où sont les noirs, qui sera diffusé le 18 mars à 20h55 sur RMC Story.

On y croise de nombreux visages plus ou moins connus, de l’actrice Aïssa Maïga, qui s’est fait un nom dans Les Poupées russes de Cédric Klapisch, à Lucien Jean Baptiste, qui a fait un carton avec Il a déjà tes yeux (1,4 million d’entrées en 2017), en passant par la chercheuse Marie-France Malonga, la journaliste Mémona Hintermann-Afféjee ou l’acteur américain Gary Dourdan de la série Les experts. Et on mesure surtout le chemin parcouru, des sketchs de Michel Leeb caricaturant L’Africain en singe à l’incroyable succès d’Intouchables, qui valut un césar à Omar Sy.

Racontez-nous votre documentaire : de quoi parle-t-il, et que vouliez-vous démontrer ?

C’est un documentaire qui parle de la représentation des actrices et acteurs noirs sur les écrans français, qui se demande pourquoi on est incapable de citer le nom de comédiens et comédiennes françaises, au delà d’Omar Sy. C’est symptomatique de l’invisibilité de ces comédiens. Et en même temps si on demande des noms américains, ça va fuser : on dira Will Smith, Morgan Freeman, Denzel Washington… C’est bizarre qu’on soit si peu à même de parler de notre pays, alors qu’on en est capable pour les Etats-Unis. C’est le point de départ du documentaire, avec l’idée d’aller interroger différentes personnes de cette industrie, des comédiens et comédiennes, agents artistiques, universitaires, directeurs de castings pour voir où ça coince, et ce qu’on peut faire pour que cela s’arrange.

On se rend compte qu’il y a eu un long chemin parcouru depuis les années 1980, quand on revoit dans votre film ce sketch de Michel Leeb, « L’Africain »… [cet « Africain » est présenté comme cannibale, avec des attitudes simiesques et d’énormes narines]

Dans les années 1980 c’était vraiment monnaie courante que de se moquer des noirs, dans la culture populaire ou la publicité. Il y avait des biscuits appelés Bamboula que même moi j’ai mangés sans m’en rendre compte. A l’époque cela faisait beaucoup rire, mais aujourd’hui au visionnage du film on se rend compte que c’est horrible. Il y a une prise de conscience. Les années 1980, c’était à peine 20 ans après la décolonisation, on était encore dans ces imaginaires. Les gens qui faisaient les médias avaient vécu la période coloniale. Michel Leeb a aussi fait des sketchs sur les personnes asiatiques qui sont tout aussi infamants (comme celui du touriste chinois).

Votre documentaire montre que les films et séries produites aux Etats-Unis ont beaucoup participé à changer le regard, avec des personnages de noirs « cool » comme le Prince de Bel air

Les Etats Unis ont été un refuge salutaire pour les personnes noires. Quand les rares personnages disponibles sont cannibales ou sauvages ou pas français c’est très difficile de se reconnaître. Les fictions américaines ont joué un rôle très important avec Arnold et Willy, le Cosby show, Le Prince de Bel air, qui ont permis à de jeunes noirs de se sentir respectés, considérés… Encore aujourd’hui c’est grâce à la fiction américaine qu’il y a un nombre relativement significatif de noirs sur les écrans français. Sans les fictions américaines ce serait pire, notamment sur le petit écran.

Pourquoi cette différence ?

Aux Etats-Unis, il y a eu des noirs avant même que le pays n’existe. La présence noire y est recensée pour la première fois en 1619, à Jamestown en Virginie. Elle est consubstantielle aux Etats-Unis, alors qu’en France elle a eu lieu dans les Outre-mer et colonies, et finalement même si les noirs sont présents depuis assez longtemps, il y a une prise de conscience tardive de leur présence. Et puis après il y a eu des luttes, qui ont produit des effets.

Votre film montre qu’il reste encore du chemin…

Oui, pour avoir un premier rôle par exemple, c’est pour beaucoup dans des comédies. J’adore les comédies pourtant ! Mais il manque aujourd’hui une personne noire dans un grand rôle dramatique, une figure dans laquelle tout le monde pourrait s’identifier, un rôle principal susceptible de remporter un césar. On a envie de voir les noirs dans des rôles rigolos parce que c’est moins menaçant d’associer le corps noir à quelque chose de drôle ou de sexy. L’histoire des représentations des noirs c’était soit le bon sauvage à la Banania, soit le cannibale violent… ou des femmes hypersexualisées. Sonia Rolland, Aïssa Maïga se sont vues proposer beaucoup de rôles de femmes lascives ou de prostituées…

Mais ça avance à une vitesse spectaculaire ces dernières décennies : césar du Meilleur acteur pour Omar Sy [en 2012], césar du meilleur court-métrage pour Maïmouna Doucouré et Alice Diop et césar de la meilleure actrice dans un second rôle pour Déborah Lukumuena [2017], le Grand prix pour Mati Diop et le Prix du jury pour Ladj Ly à Cannes… Même si la situation n’est pas satisfaisante on ne peut pas ne pas voir qu’il se passe des choses extraordinaires. Le film L’Ascension avec Ahmed Sylla a fait plus d’un million d’entrées, et cette fois, la couleur de peau n’est pas le sujet du film, c’est un garçon qui accomplit un exploit par amour.

Le problème est-il dans la production ?

C’est à toutes les échelles. Il y a un vrai entre-soi dans le cinéma français, et chez les décisionnaires. Les personnes en position de produire une narration n’ont pas forcément un environnement multicolore. Ça se joue à plusieurs étapes : castings, production, financement…

Produire ce film n’a d’ailleurs pas été de tout repos.

La productrice Valérie Tubiana a essuyé énormément des refus de personnes qui lui ont dit que le sujet était clivant. Et j’étais considérée comme sulfureuse. Pas parce que c’est moi, mais parce que je parle de ces questions-là et qu’il y a un malaise sur ces questions. J’ai signé avec eux au moment de la polémique autour du Conseil national du numérique [Rokhaya Diallo a été débarquée du  CNNum, et ça a un peu effrayé certains diffuseurs. Mais RMC a choisi de mettre le documentaire en prime time et j’en suis très fière, cela rassure un peu par rapport à ces refus.

Avez-vous une chose positive, ou une solution, dont vous voudriez parler pour conclure ?

Les choses sont en train de bouger. Il y a de très belles initiatives comme le Labec [Laboratoire d’expressions et de créations, une école de théâtre, cinéma et création audiovisuelle, qui organise des rencontres avec des professionnels et professionnelles] ou l’école de Ladj Ly à Saint-Denis [ Kourtrajmé offre une formation gratuite aux métiers du cinéma]. Après, quotas ou pas, on ne peut pas s’affranchir d’une réflexion volontariste. Si on ne fait rien, il ne va rien se passer.

20 secondes de contexte

Cet entretien a été réalisé au mois de février, avant la cérémonie des César et avant le début de l'épidémie de coronavirus.