Coronavirus : « La référence au "péril jaune" joue sur les fantasmes, les peurs » selon le chercheur Vincent Geisser

INTERVIEW Vincent Geisser, chercheur rattaché au CNRS et directeur de publication de la revue « Migrations Société », décrypte la une du « Courrier picard » sur « l’alerte jaune » qui a suscité beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux.

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Une équipe médicale d'un hôpital à Pékin s'apprête à partir pour aider leurs collègues confrontés au coronavirus.
Une équipe médicale d'un hôpital à Pékin s'apprête à partir pour aider leurs collègues confrontés au coronavirus. — CHINE NOUVELLE/SIPA

C’est un jeu de mots qui passe mal auprès des lecteurs et lectrices. Le quotidien régional Le Courrier picard a publié sa une ce dimanche en titrant « Alerte jaune » à propos du coronavirus, un virus apparu début décembre sur un marché de Wuhan en Chine, et qui a déjà fait 80 morts. Une couleur qui fait directement référence à la peau, comme si le virus était racial.

« Leçon de racisme décomplexé » a tweeté un élu. « Le journalisme dans toute sa splendeur », se moque un autre lecteur. « Le titre n’était pas approprié, nous le reconnaissons », a reconnu plus tard le Courrier picard. Plusieurs internautes asiatiques témoignent du racisme dont il font l'objet depuis le début de l'épidémie de coronavirus avec le mot-dièse #JeNeSuisPasUnVirus.

20 Minutes vous propose un décryptage avec Vincent Geisser, chercheur rattaché au CNRS et directeur de publication de la revue Migrations Société.

La une du Courrier picard titrée « Alerte jaune » a fait beaucoup réagir. Pourquoi est-ce problématique ?

Cela renvoie au vieux fantasme du « péril jaune », un fantasme commun à de nombreuses sociétés occidentales, qui est mêlé à des éléments politiques – l’idée d’un impérialisme asiatique tant chinois ou japonais – et culturels, le fantasme d’intrusions massives venant d’Asie. Quand on fait référence au « péril jaune » on joue sur un registre de fantasmes, de peurs. Imaginons quelqu’un dire « péril musulman » ou « péril juif », ou « alerte noire » pour le virus Ebola en Guinée… Il y a la peur de contrées lointaines reliées à une population vivant en France, et c’est ce lien entre l’extrêmement lointain et la visibilité asiatique qui fait peur.

C’est un titre qui joue sur les peurs et qui ne permet pas d’avoir une vision apaisée et réaliste d’une situation sanitaire qui est contrôlée. La communication institutionnelle, elle, ne joue pas du tout sur ce fantasme, il faut quand même le souligner.

Comment naît l’expression « péril jaune » ?

L’expression naît dans l’histoire américaine, au moment des rivalités nippo-américaines. Elle est présente dès le XXe siècle et va croissant à la Seconde guerre mondiale. On la retrouve en Europe, en Russie par exemple, ou en France, au moment de la montée des nationalismes et la concurrence des empires. Le colonialisme français va jouer aussi sur ce « péril jaune », on voit apparaître l’expression dans le discours intellectuel et chez des figures médiatiques.

Les Asiatiques sont souvent vus comme « travailleurs ». Quelle est la logique raciste derrière ce cliché ?

Toute représentation généralisante fondée sur des présupposés est réversible. Quand on dit  « les asiatiques sont travailleurs », « les noirs sont gentils », « les juifs sont exemplaires » etc., ce type de représentation positive a toujours une face inversée. Cela peut se retourner dans un sens négatif. Dire que les noirs sont rieurs, gentils… Eh bien cela se retourne contre eux, ils ont du mal à trouver du travail. Toute représentation s’accompagne d’ambivalence et peut être réversible : « les Asiatiques sont travailleurs », l’envers peut être « les Asiatiques sont fourbes » et la stigmatisation négative peut finir par l’emporter. Derrière la représentation de la femme asiatique « douce » il y a le cliché de la femme comme objet sexuel, le fantasme du massage, de la femme soumise… On voit d’ailleurs de nombreux reportages sur la prostitution asiatique à Paris dans les médias.

Il y a d’autres exemples dans l’histoire où des maladies et virus ont réveillé des réflexes racistes…

Oui par exemple le sida a souvent été associé à une maladie venant d’Afrique noire [on sait aujourd’hui que c’est vrai], avec cette idée que le VIH serait né d’une relation entre un homme et un singe, ce qui a contribué à charrier toutes sortes de clichés racistes sur les Africains prétendument zoophiles. Il y a aussi l’image du travailleur nord-africain syphilitique dans l’entre-deux-guerres, qui s’est prolongée dans les années 1950. Ce sont des fantasmes sanitaires qui renvoient à la fois un registre social, racial et culturel. Aujourd’hui, il n’est pas impossible que certains milieux xénophobes exploitent le risque de contagion du coronavirus sur un mode raciste, parlant ainsi de « virus chinois » ou de « virus asiatique », avec tous les dérapages que cela peut entraîner.

On a du mal à penser que les personnes d’origine asiatique sont bien françaises. On les suspecte de ne pas être complètement assimilées. Or quand vous regardez les populations asiatiques vivant en France, elles sont complètement dans des sociabilités françaises. On culturalise la peur d’un virus, et on l’attribue à une population dont on oublie qu’elle vit dans des conditions sociales comparables aux autres Français.

Le racisme anti-asiatiques passe-t-il sous les radars, par rapport à d’autres formes de racisme ?

Oui totalement. On en parle très peu, on le dénonce rarement : il existe pourtant, les préjugés sont très forts. Et c’est mal vécu par les Français d’origine asiatique. Ils disent : « On nous voit toujours comme des modèles et pourtant on vit des formes d’exclusion. » Il y a un paradoxe dans les perceptions qui en font des gens qui s’intègrent mieux, mais en même temps dans des modalités plus communautaristes. Comme c’est une stigmatisation paradoxale, à la fois de communauté modèle et de communauté fermée, cela explique sans doute la difficulté à le dénoncer. Ce racisme est moins dénoncé et pris en compte par les institutions de l’Etat mais aussi par les mouvements antiracistes.