Affaire Xavier Dupont de Ligonnès : « L’info en continu est un piège que l’info s’est tendu à elle-même »

INTERVIEW Selon la sémiologue Virginie Spies, il aurait été difficile de couvrir la vraie-fausse arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès autrement

Propos recueillis par Mathilde Loire

— 

Des journalistes français à Glasgow samedi 12 octobre
Des journalistes français à Glasgow samedi 12 octobre — ANDY BUCHANAN / AFP

C’est une affaire médiatique dont on reparlera longtemps. Ce vendredi, Le Parisien annonce l’arrestation d’un homme à Glasgow qui, selon la police écossaise, pourrait être le célèbre fugitif Xavier Dupont de Ligonnès, recherché depuis 2011 pour le meurtre de sa femme et de ses quatre enfants.

La machine s’emballe, les médias d’information français – 20 Minutes compris – reprennent l’information après l’avoir fait confirmer par la police, et toute l’attention est désormais dirigée sur cette arrestation. Des doutes émergent peu à peu, jusqu’à ce samedi midi où il est confirmé, après un test ADN, qu’il ne s’agit pas de Xavier Dupont de Ligonnès, même si les empreintes digitales des deux hommes étaient proches.

La sémiologue Virginie Spies, maîtresse de conférences à l’université d’Avignon et animatrice de la chaîne YouTube Des médias presque parfaits, explique comment ce type d’affaire médiatique se crée et s’emballe.

Comment expliquer l’emballement médiatique qui s’est produit cette nuit autour de l’arrestation d’un homme qui n’était pas Xavier Dupont de Ligonnès ?

Dans cette affaire, je n’accuserai pas un média en particulier : il s’agit d’un emballement collectif, c’est la force de la foule. Ce qu’on a vu cette nuit, c’est un phénomène de répétition, qui finit par accentuer les choses et rendre vraie une information vraisemblable. Au tout début, Le Parisien a été prudent en donnant l’information, et a bien précisé « selon nos sources », « selon nos informations ». Sur BFMTV, vers 20h40, on titre « selon la police écossaise ». On voit bien alors que les médias prennent soin de citer leurs sources. Mais peu à peu, il y a un glissement. Certains médias continuent de citer les sources, mais d’autres les oublient. A 21h10, BFMTV écrit : « Police écossaise : Dupont de Ligonnès arrêté ». Sur les plateaux télé, les invités en font des caisses, ils ne savent rien donc ils disent tout ce qu’ils peuvent, comme d’habitude. Pendant ce temps, les médias print et Web, comme 20 Minutes [qui a recoupé l’info auprès de trois sources d’abord], citent Le Parisien, l’AFP, la police écossaise… Tout le monde reprend l’information. Or, on le sait en sémiologie : plus une chose est dite, plus elle est vraie. Ici, en plus, on a une histoire incroyable en termes de storytelling mais vraisemblable.

« Ce type d’affaire dépasse le fait divers, ça rentre dans nos vies. »

Et au même moment, les réseaux sociaux s’emballent. Twitter revit un grand moment, comme lors de l’affaire DSK. Aujourd’hui, le public se moque des « merdias », mais ce n’était pas le cas hier soir. Cette histoire provoque une véritable fascination, on est tous au taquet, et même en tant que public on oublie de prendre du recul. On a cette impression de « vivre » ce moment, c’est l’effet « où étais-je quand Dupont de Ligonnès a été arrêté ? ». Ce type d’affaires dépasse le fait divers, ça rentre dans nos vies.

Justement, le public dispose-t-il des outils nécessaires pour prendre de la distance ?

Le public ne se rend pas forcément compte de la manière dont fonctionnent les médias. Un peu plus qu’avant toutefois : le public a une meilleure connaissance des médias parce qu’il est plus éduqué, qu’il y a des médias qui font de la critique des médias… Mais il a encore souvent tendance à prendre l’information telle qu’elle vient. On les croit, et quand il y a une erreur la confiance est d’autant plus brisée.

Cette affaire risque en effet de renforcer la défiance envers les médias, mais aurait-on pu faire autrement que de la couvrir ainsi ?

Il aurait été difficile de faire autrement. Le conditionnel a été utilisé au début, puis abandonné peu à peu par les intervenants des plateaux de télévision. Ça devait être très compliqué à gérer pour les journalistes en plateau, avec toutes les informations contradictoires. Je défendrai volontiers les médias sur ce coup : on leur demande tout et son contraire ! Il vous faut être sûr, et on vous dit que si vous ne savez pas, vous ne devriez pas parler. Mais s’ils ne parlent pas, on ne les regarde pas, on va voir les autres. Les médias sont donc en tension car il y a une demande implicite du public.

Les médias français devraient-ils utiliser plus le conditionnel dans ce type d’affaire ?

Le problème est qu’ils l’utilisent, mais rarement jusqu’au bout de la phrase sur l’événement en cours. On va avoir des choses comme « Xavier Dupont de Ligonnès aurait été arrêté… Revenons sur son parcours ». On oublie le « peut-être », et le conditionnel encore plus vite.

« L’info en continu est un piège que l’information s’est tendu à elle-même. »

Mais le fait que les médias s’emballent et qu’on finisse par dire n’importe quoi n’est pas nouveau. Les événements couverts en direct ont toujours une dimension risquée pour les médias. Et ce, depuis la guerre du Golfe, en 1990-1991. On ne savait pas ce qu’il se passait, mais en France comme ailleurs il y avait déjà un emballement médiatique. L’information en continu n’existait pas encore, mais la Cinq, par exemple, ne lâchait pas l’antenne. C’est à cette époque qu’on a eu droit au fameux : « Mais bien sûr ces informations sont à prendre au conditionnel. » Les chaînes françaises se mettaient en mode « information en continu », elles n’arrêtaient plus d’être à l’antenne. Cela créait un stress incroyable alors que les journalistes, coltinés à leurs hôtels, ne savaient rien. C’était la première couverture excessive avec de l’information en continu, et on a vu la même chose avec le 11-Septembre. L’affaire de cette nuit fait aussi penser à l’affaire DSK en matière de couverture médiatique.

Qu’est-ce qui a changé depuis des événements comme la guerre du Golfe ?

On a quand même une bien meilleure utilisation et citation des sources. Mais les réseaux sociaux ont pris beaucoup plus de place, même par rapport à l’affaire DSK, il y a beaucoup plus de gens sur Twitter par exemple. Et surtout, l’information en continu s’est généralisée, on n’a plus le temps de prendre le temps. L’info en continu est un piège que l’information s’est tendu à elle-même.

Est-ce que l’information va trop vite aujourd’hui pour qu’on puisse la traiter correctement ?

Dans l’affaire que l’on commente, c’est la non-information qui va trop vite, pas l’information. En fait, il n’y avait pas d’information hier. Le problème de départ, c’est qu’un policier français ou écossais a appelé Le Parisien ou l’AFP. Si personne n’avait donné l’information, on aurait su ce matin que la police avait cru avoir attrapé Dupont de Ligonnès. Cela aurait été traité comme quand on croyait l’avoir trouvé dans un monastère, en janvier 2018, avec quelques papiers qui expliquent la situation, et ça se serait terminé rapidement. Mais si le journaliste a ce qu’il pense être un scoop, il va le sortir. D’ailleurs, hier soir les gens sur Twitter félicitaient Le Parisien. Aujourd’hui, c’est l’inverse.

20 secondes de contexte

Vendredi 11 octobre dans la soirée, la police écossaise a annoncé avoir arrêté Xavier Dupont de Ligonnès à l’aéroport de Glasgow (Ecosse). 20 Minutes s’est fait confirmer cette information auprès de sources policières françaises. Samedi, à 13 heures, des tests ADN pratiqués par des experts de la justice française sur l’homme arrêté à Glasgow ont démontré qu’il ne s’agissait pas de Xavier Dupont de Ligonnès, en cavale depuis huit ans.

Depuis vendredi soir et l’annonce de cette arrestation, 20 Minutes est resté prudent et a vérifié chacune des nouvelles informations publiées.