Reprise de Nice-Matin par Xavier Niel: «Le bénéfice peut être très important pour lui en termes d’image»

INTERVIEW Depuis le retrait du milliardaire franco-libanais propriétaire de « Valeurs Actuelles » Iskandar Safa, Xavier Niel est en bonne position pour reprendre le groupe

C.W. avec AFP

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Xavier Niel.
Xavier Niel. — Christophe Ena/AP/SIPA
  • Depuis le retrait du milliardaire franco-libanais propriétaire de « Valeurs Actuelles » Iskandar Safa, Xavier Niel est en bonne position pour reprendre « Nice-Matin ».
  • L’acquisition de ce groupe par l’homme d’affaires est-elle surprenante ?

Direction le sud pour Xavier Niel. Depuis le retrait d’Iskandar Safa, le milliardaire franco-libanais propriétaire de Valeurs Actuelles, l’homme d’affaires est désormais en bonne position pour acquérir Nice Matin, qu’il convoitait depuis quelques semaines. Le journal niçois, qui rayonne jusqu’à Toulon avec Var-Matin, a un tirage de 120.000 exemplaires par jour et 16 millions de visites Web par mois. Il est contrôlé à 66 % par les 456 salariés actionnaires du groupe, via une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). En juillet, Xavier Niel avait pris, via sa holding personnelle NJJ, une participation majoritaire dans Avenir Développement, propriétaire des 34 % restants du journal. En vertu du pacte d’actionnaires liant la SCIC à cette société jusqu’ici contrôlée par le belge Nethys, Xavier Niel devrait devenir actionnaire majoritaire de Nice-Matin d’ici 2020.

Mais pourquoi le patron de Free et copropriétaire du groupe Le Monde, s’intéresse-t-il à ce quotidien régional français ? Jean-Marie Charon, sociologue spécialisé dans les médias, a répondu aux questions de 20 Minutes.

Pourquoi Xavier Niel porte-t-il son regard sur ce journal selon vous ?

Nice-Matin peut être vu comme un laboratoire assez intéressant sur le plan éditorial. Il y a d’abord le fait que lors de la crise du journal [placé en redressement judiciaire en 2014], les lecteurs aient participé à son sauvetage. L’un des ressorts de la relance du titre avec la SCIC, ça a été ce soutien et cette adhésion d’une partie de son lectorat, via un système de crowdfunding. Ensuite, le deuxième aspect intéressant est la nouvelle équipe qui a été mise en place, avec notamment Damien Allemand, animateur de l’équipe numérique. Le directeur de la rédaction Denis Carreaux a eu l’idée qu’il y avait urgence à adopter une stratégie numérique qui soit assez entreprenante. Il a fait appel en termes d’accompagnement, de coach, à Benoît Raphaël, ancien du Post.fr, du Plus de L’Obs, à la fois pointu sur le numérique mais aussi avec une connaissance de la presse régionale. Il a fait un certain nombre de propositions sur le numérique, avec toute une série d’initiatives en matière de renouvellement éditorial : un média pour les enfants avec Kids-Matin, et le développement d’une forme de journalisme participatif et de journalisme de solution avec le magazine #Nous. Cependant, il y a deux problèmes qui restent très compliqués dans cette affaire : la dégringolade très forte de l’imprimé (moins 5-6 % de diffusion par an) et un très fort contraste entre la rédaction numérique et la rédaction papier qui reste assez réticente au numérique. Mais c’est peut-être ce qui intéresse Xavier Niel. Il y a des aspects de modernité incontestables, souvent pris en exemples en termes d’application du numérique pour la presse locale, et d’un autre côté il reste un énorme chantier lié entre le numérique et le papier. On est très loin du « Web first ».

C’est donc une certaine forme de challenge pour lui ?

L’arrivée de Safa pour certains, ou celle de Niel pour d’autres [60 % des 456 salariés de la SCIC s’étaient exprimés en faveur de Safa, 94 % des journalistes envers Niel], était de toute façon souhaitée parce que le journal a besoin d’argent de manière assez significative. Ce qui est très attendu par la rédaction, c’est à la fois d’avoir des moyens de développement et probablement aussi l’idée que son arrivée va accélérer et peut-être lever un certain nombre de problèmes qu’il y a par rapport à la rédaction imprimée.

Et est-ce que l’acquisition de ce groupe par le géant qu’est Niel, est très surprenante ?

Quand on pense à lui, on a surtout en tête le groupe Le Monde, qui est un autre enjeu en termes de presse, mais c’est aussi quelqu’un qui est assez attentif au paysage des médias. Il est présent dans un certain nombre de start-up ou de pureplayer, il a mis un peu d’argent dans Mediapart au départ, dans Les Jours… A un moment donné, c’était un peu un point de passage obligé quand vous vouliez créer un pureplayer un peu innovant ! En général il n’en prenait pas du tout le contrôle, mais il avait tendance à accompagner ces créations. Il a peut-être aussi un raisonnement un peu politique, par rapport à l’image qu’ont aujourd’hui les infomédiaires, ces gros acteurs des télécoms et de l’informatique qui ont un peu une image de suceur de sang de la presse. C’est peut-être une manière de donner l’image qu’ils ne sont pas simplement là pour saigner la presse ou les médias, mais aussi pour accompagner des expériences, des aventures et des sauvetages de titres.

Il s’agit donc pour lui plus d’un intérêt en termes d’image que d’un intérêt financier ?

Si ça marche, le bénéfice peut être très important pour lui en termes d’image. C’est évident qu’il n’y a pas de valeur ajoutée pour son groupe en termes de synergie, ce n’est pas à ce niveau que ça se joue.