«Important pour nous d'être neutres», comment des journalistes vérifient l'info dans les pays où elle est verrouillée

LIBERTE DE LA PRESSE Confrontés à des pouvoirs qui restreignent la liberté de la presse, des journalistes kazakhs, zimbabwéens et bangladais spécialisés dans le fact-checking témoignent pour « 20 Minutes »

Mathilde Cousin

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La police antiémeutes entre dans un hôtel à Harare, au Zimbabwe, en août 2018. Le pays est classé 127e par Reporters sans frontières pour la liberté de la presse.
La police antiémeutes entre dans un hôtel à Harare, au Zimbabwe, en août 2018. Le pays est classé 127e par Reporters sans frontières pour la liberté de la presse. — Jerome Delay/AP/SIPA
  • Comment informer et vérifier des faits dans des pays où les gouvernements restreignent la liberté de la presse ?
  • 20 Minutes a rencontré des journalistes kazakhs, zimbabwéens et bangladais.

« C’était comme une guerre. » En 2017, Adil Jalilov décide de lancer factcheck.kz, le premier site dédié au fact-checking et à la vérification des faits au Kazakhstan. « Il y avait un problème grandissant de désinformation au sujet de l' Ukraine, se rappelle-t-il pour 20 Minutes. Qui a raison, qui a tort, certains soutenaient l’Ukraine, d’autres la Russie. Je voulais trouver des outils, des sources claires et honnêtes pour lutter contre la désinformation. »

Après deux ans d’existence, une dizaine de personnes travaillent pour ce site, à vérifier les déclarations de personnalités politiques ou les rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux. Un travail qui peut s’avérer dangereux dans un pays classé par Reporters sans frontières 158e sur 180 pour la liberté de la presse.

Difficile d’accéder aux données

Pour travailler, ces fact-checkers* s’appuient sur des données librement disponibles ou font appel à des travaux de chercheurs. Toutefois, les autorités ne publient pas toutes les données, l’équipe de factcheck.kz doit alors les leur demander. « Les autorités ne répondent pas ou donnent des réponses partielles », souligne Adil Jalilov.

Le travail de l’équipe mécontente parfois les politiques, comme ce responsable dont factcheck.kz a pu prouver qu’il avait plagié d’autres auteurs pour écrire son livre. « Nous avons trouvé qu’environ 70 % du livre était plagié, rappelle le directeur du site. Nous l’avons écrit et le politique était très en colère. Il a voulu nous faire un procès, alors je lui ai dit : "Vous pouvez nous faire un procès mais alors tout le monde saura que vous avez plagié." Il ne nous a pas faits de procès. »

« Beaucoup d’informations qui pourraient être publiques ne le sont pas »

Un équilibre fragile, que doit également maintenir l’équipe de ZimFact, au Zimbabwe ( 127e pays pour la liberté de la presse). « C’est très important pour nous d’être neutres, explique Cris Chinaka, le fondateur du site, qui a auparavant travaillé pendant 25 ans dans le pays pour l’agence de presse Reuters. Le gouvernement est très sensible aux critiques et est très suspicieux envers les projets qui sont financés par des étrangers. De l’autre côté, l’opposition s’attend à ce que les médias indépendants la soutiennent. »

Les fact-checkers de ZimFact vérifient les déclarations publiques de politiques. « D’abord, nous contactons la source, pour leur demander s’ils ont bien dit cette déclaration, détaille Cris Chinaka. Ensuite, nous vérifions la déclaration en faisant appel à des experts ou à des bases de données. Puis nous revenons vers la source, pour lui dire que l’information n’est pas correcte. » Un travail minutieux et compliqué par l’absence de données. « Beaucoup d’informations qui pourraient être publiques ne le sont pas, elles peuvent être classées secrètes, confidentielles ou comme dommageable pour l’Etat. » Pour accéder à ces infos, ZimFact fait partie d’un réseau de médias qui fait campagne pour rendre ces données disponibles.

Une liberté de la presse limitée

Pour lutter contre les erreurs et les fausses nouvelles, les fact-checkers zimbabwéens forment des journalistes locaux à la vérification des faits. Il existe un besoin dans un pays où nombreux médias sont proches d’un parti et « parfois non professionnels », souligne Cris Chinaka.

Des médias obligés de soutenir le gouvernement

Au Bangladesh, la majorité des médias soutiennent le gouvernement. « S’ils ne le font pas, ils peuvent avoir des problèmes », lance Zahedur Arman, créateur du site BDFactCheck – le Bangladesh est 150e pour la liberté de la presse. Avec sept autres journalistes, il vérifie des informations sur la politique, la religion et la santé. « Dans mon pays, le taux d’éducation n’est pas très élevé, rappelle-t-il. Les gens croient ce qu’ils voient sur Internet ou ils s’en fichent des informations des médias. »

Les lecteurs, source d’information

Pour vérifier certaines informations, l’équipe de BDFactCheck fait appel à ses lecteurs, via un groupe Facebook. « Le gouvernement a soutenu qu’il n’y avait pas de coupures d’électricité. Nous avons posté dans notre groupe Facebook et nous avons eu beaucoup de réponses montrant qu’il y avait des coupures », détaille Zahedur Arman.

Une indépendance qui a un coût : par deux fois, le statut d’ONG a été refusé au site. Le site est maintenant considéré comme un média, dépendant de la législation qui s’applique à la presse.

* Les fact-checkers sont des journalistes spécialisés dans la vérification de déclarations de personnalités politiques ou dans la vérification d’images et de vidéos.