Visibilité en ligne: «La e-réputation est un outil à double tranchant pour les femmes»

INTERVIEW Les auteures d'un projet de recherche sur l’égalité professionnelle femmes/hommes, dévoilé ce lundi en partenariat avec l'association Vox Femina, analysent la perception qu’ont certaines femmes expertes de leur e-réputation

Propos recueillis par C.W.

— 

Image d'illustration.
Image d'illustration. — SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA
  • Un projet de recherche sur l’égalité professionnelle femmes/hommes, en partenariat avec Vox Femina, s’est penché sur la perception qu’ont certaines femmes expertes, de leur e-réputation.
  • Chargées de cette étude, Typhaine Lebègue et Lindsay George ont expliqué à 20 Minutes le rapport que peuvent entretenir certaines femmes à leur e-réputation.

Quels rapports les femmes expertes entretiennent-elles avec leur réputation sur Internet ? Comment perçoivent-elles leur visibilité dans le monde virtuel ? Financé par la région Centre-Val de Loire, un projet de recherche sur l’égalité femmes/hommes, s’est penché sur ces questions très actuelles, en partenariat avec l’association Vox Femina, qui œuvre quotidiennement pour davantage de visibilité des femmes dans les médias.

Pour cela, trente femmes, toutes membres de l’association, entrepreneures, dirigeantes ou salariées, âgées de 27 à 43 ans et diplômées de Bac + 5 à Bac + 8, se sont livrées sur leur rapport à leur réputation, dans la vraie vie, et sur le Web. Typhaine Lebègue, maître de conférences à l’université de Tours et spécialiste des questions liées à la carrière des femmes, et Lindsay George, ingénieure d’étude, évoquent pour 20 Minutes, les constats qui émergent de cette recherche.

Que signifie l'« e-réputation » et qu’est-ce qui la différencie des notions de visibilité et de réputation ?

Lindsay George : La visibilité, c’est chercher à être vu, rechercher le regard des autres. Dans la réputation, il y a une notion de jugement des autres. Et quand on parle de e-réputation, il faudrait en fait parler aussi de e-visibilité. Ce n’est pas juste de la réputation en ligne et la transcription du concept de réputation dans le virtuel, car on retrouve le fait d’être jugé positivement mais aussi dans une recherche de visibilité.

Cette notion est-elle cruciale pour les femmes ?

Typhaine Lebègue : Tout à fait. C’est un moyen d’être vu, mais il y a aussi derrière ça une notion de jugement. Il y a un élément très important qui ressort de cette étude : l’aspect incontrôlable de l’e-réputation. Autant la réputation on la travaille, c’est un objectif en soi, autant la e-réputation peut devenir incontrôlable parce que, justement, on peut ne pas la maîtriser. Elle s’opère en ligne et quand ces éléments sont en ligne, on n’a plus de prise dessus.

Comment expliquer que les femmes, et leurs expertises, sont moins visibles et présentes en ligne ?

Typhaine Lebègue : La e-réputation, pour les femmes, est un outil à double tranchant. C’est à la fois quelque chose de positif qu’il faut travailler mais, en même temps, il y a une crainte du bad buzz, de l’attaque en ligne et de la diffamation. Ce sont des éléments qui étaient très fréquemment cités dans cette étude. Nous avons aussi observé des points de vigilance, comme la gestion du temps qui est l’un des premiers freins, parce que la e-réputation c’est quelque chose qu’il faut travailler, donc qui est chronophage. Il y a un temps d’apprentissage pour comprendre comment fonctionnent les réseaux sociaux notamment, comment on va développer une stratégie efficace pour développer sa e-réputation. Il y a aussi un temps de production de contenu, de gestion, et puis aussi un manque de confiance en soi et un questionnement sur sa légitimité. Dans quelle mesure suis-je légitime pour venir parler de ces sujets, et pour rendre visible mon expertise et travailler ma e-réputation ? Lorsque les femmes travaillent leurs e-réputation, elles souhaitent aussi travailler leur réputation (recevoir un bon jugement de la part des autres), tout en étant visibles.

Et pourquoi la e-réputation peut-elle être à double tranchant pour les femmes ?

Lindsay George : Il y a quand même une prise de conscience du fait que ça peut être un levier très fort pour elles. Ça leur permet de communiquer plus facilement que sur des médias traditionnels qui sont plus difficiles d’accès pour elles, comme la télé la radio, les journaux… Il y a du positif, certaines femmes ont tout de suite vu l’intérêt des réseaux sociaux, et elles savent vraiment utiliser visibilité et e-réputation comme leviers pour accéder à des réseaux quand des réseaux physiques, de rencontres par exemple, sont plus difficiles d’accès.

Il n’y a donc pas que du négatif à retenir…

Typhaine Lebègue : L’élément aussi intéressant à souligner c’est que l’engagement envers une cause peut aussi être un levier de mise en visibilité et une façon de travailler sa e-réputation. Lorsque les femmes ont à prendre la parole pour un projet au-delà d’elles-mêmes, elles y vont, elles s’exposent. Lorsqu’elles prennent la parole pour quelque chose qui les dépasse et ne sert pas seulement leurs intérêts individuels, on voit bien que ça constitue un levier très fort de mise en visibilité. Et elles peuvent avoir conscience aussi que cela peut inspirer d’autres femmes et aider des plus jeunes à lever des freins individuels de crainte, de manque d’estime de soi… Elles peuvent avoir conscience du rôle qu’elles peuvent avoir à jouer envers les plus jeunes femmes, elles jouent le « rôle modèle ». Les choses sont loin d’être gagnées mais elles évoluent, la e-réputation peut-être quelque chose d’extrêmement positif pour les femmes, qui peut leur permettre d’être plus visibles.

MuseumWeek: «Les musées de femmes ne sont pas interdits aux hommes, au contraire»