Les médias peuvent-ils encore faire des poissons d'avril à l'heure des «fake news»?

MEDIAS Ce lundi, des médias ont expliqué renoncer aux traditionnels poissons d’avril

C.W.

— 

Un poisson d'avril dans le dos de quelqu'un.
Un poisson d'avril dans le dos de quelqu'un. — POUZET20MN/WPA/SIPA

« Découverte de la première espèce intelligente qui s’est autodétruite ». Dans un article publié ce lundi, lepoint.fr rapporte l’étonnante découverte d’une « expédition scientifique » ayant « retrouvé les vestiges d’êtres vivants scientifiquement avancés qui semblent avoir généré leur propre extinction ». Un papier on ne peut plus sérieux, qui a même réussi à se hisser en tête de la sélection du module Apple News qui suggère à ses utilisateurs, selon un algorithme mystérieux, des articles à lire. Or, il s’agissait d’un canular. Pour cela, il suffisait d’être attentif à une mention en bas de la page : « Le Point vous souhaite un bon 1er avril ! ».

Si la tradition printanière amusent les enfants de 7 à 77 ans et plus, les médias, à l’image du Point, se prennent aussi au jeu du « poisson d’avril ». Mais, à l’heure où la presse lutte contre les fake news, et alors que règne une crise de confiance des Français envers les journalistes, est-il bien avisé pour un journal ou un site d’information d’y aller de sa petite blague ? N’est-ce pas se tirer une balle dans le pied quand on se bat contre la propagation des fausses infos le reste de l’année ?

« L’information, c’est sérieux »

Si certains n’ont pas hésité à se lancer dans un poisson d’avril ce lundi, d’autres y ont renoncé. C’est le cas des sites régionaux de France 3, qui expliquent les raisons de ce choix : « Toute l’année, nous mettons un point d’honneur à vérifier les faits, de la rigueur dans les explications et les décryptages que nous vous livrons pour vous aider à éclairer le monde qui nous entoure (…) Nous ne voulons pas semer le doute ici et participer à mélanger le vrai et le faux, fût-ce pour plaisanter. Même si ce jour est d’ordinaire réservé à faire sourire avec des informations qui pourraient être réelles mais qui ne le sont pas. Nombreux sont les événements, pléthoriques sont vos réactions qui montrent que pour vous aussi, comme pour nous, l’information, c’est sérieux. Ces derniers mois plus encore. »

Même son de cloche du côté de Numerama qui « comme chaque année, (…) ne créera pas de fausses informations pour la blague du premier avril. [Car] cela ne colle pas avec le job d’un média. »

Sur Twitter, Julien Cadot, le rédacteur en chef, pointe du doigt les effets pervers du poisson d’avril et le risque de décontextualisation. « Mon pire souvenir : la "blague" de Rue89 qui annonçait des micros dans les détecteurs de fumée obligatoire. C’est devenu le ciment d’une défiance généralisée, au premier degré, partagé des mois après dans des groupes conspi [rationnistes] », écrit-il.

Faire du 1er avril une arme pour tordre le cou aux fake news ?

L’ère de la blagounette du 1er avril est-elle donc révolue ? Gilles Bruno, responsable du site observatoiredesmedias.com, confirme que le risque est en effet de « voir des poissons d’avril se convertir en fake news ». Néanmoins, il nuance en notant que des sites parodiques comme le Gorafi nous ont habitués à la mise en scène de fausses infos, en produisant finalement « plusieurs poissons d’avril par jour ». « Si un média veut continuer à en faire à l’heure des fake news, peut-être faudrait-il vraiment le faire de cette manière, c’est-à-dire avec quelque chose qui est tellement loufoque, drôle et bien trouvé qu’on voit tout de suite de quoi il s’agit », explique-t-il. Pour lui, ces poissons d’avril « devraient peut-être être mieux trouvés, de façon à ne pas induire les personnes en erreur ».

Et à l’heure où la chasse aux fake news fait rage, Gilles Bruno suggère éventuellement d’utiliser une journée comme le 1er avril, pour sensibiliser sur ce sujet. « C’est peut-être l’occasion, au sein d’un de ces articles, de faire de l’éducation aux médias et donner des clés pour aller démonter des fausses nouvelles », ajoute-t-il. Et en même temps, entre nous, c’est si drôle que ça le 1er avril ?