«Gilets jaunes»: Face à la défiance, les médias locaux s'interrogent sur leurs pratiques

TEMOIGNAGES « 20 Minutes » a interrogé trois témoins de la défiance grandissante de certains citoyens à l’égard de la presse

Propos recueillis par D.B., H.M. et B.C.

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Un journaliste couvrant la mobilisation des "gilets jaunes" le 12 janvier à Bourges. Illustration.
Un journaliste couvrant la mobilisation des "gilets jaunes" le 12 janvier à Bourges. Illustration. — N. Messyasz - Sipa
  • Les actes de violence à l’encontre de médias locaux se sont multipliés ces dernières semaines dans le cadre du mouvement des « gilets jaunes ».
  • Jusqu’ici plutôt épargnés par la défiance à l’égard des médias, ces titres de presse locale s’interrogent sur leurs pratiques.
  • 20 Minutes donne la parole à trois membres de médias locaux, la Voix du Nord, France Bleu Occitanie et Le Progrès.

Blocage d’imprimerie, journalistes insultés et violentés lors de manifestations, locaux attaqués… La presse et les médias locaux ne sont pas épargnés par le ressentiment de certains « gilets jaunes » contre les médias. Loin de l’image de journaux proches et appréciés de leurs lecteurs, Ouest-France et la Voix du Nord ont ainsi été visés avec violence. Alors que les chaînes d’infos en continu, comme BFM TV et LCI, concentrent, sur les réseaux sociaux, et au cœur des manifestations, l’essentiel des attaques, la colère des « gilets jaunes » s’est déportée.

20 Minutes a choisi de donner la parole à trois témoins de cette montée de la violence à l’égard des médias locaux.

Gabriel d’Harcourt, directeur général délégué de la Voix du Nord

« Nous sommes surpris [de cette violence à notre encontre] même si on sentait que quelque chose se développe et va crescendo. On est passé à une phase supplémentaire avec le mouvement des "gilets jaunes". La relation avec les médias est en train de changer, il y a un cap de franchi, une désinhibition vis-à-vis des journalistes, des critiques de plus en plus développées et une volonté de supporter de moins en moins tout ce qui est contraire à ce qu’on voudrait voir, quitte à employer la force. La chose décisive, c’est la position de responsables politiques. A force de répéter que les médias se trompent et de le dire aussi ouvertement que Le Pen et Mélenchon, ça donne ça. Une espèce d’autorisation en haut lieu.

Le journaliste régional, on le connaît, il est là, il a une bagnole avec le logo, une agence bien identifiée. C’est celui qui est le plus facile à toucher quand on a envie d’avoir un acte concret. Il y avait aussi des problèmes locaux à Valenciennes [où le tirage du journal a été perturbé à deux reprises, et les locaux victimes d’un incendie]. On est au contact en permanence, donc quand ça se gâte, on est plus exposé.

Il n’y a pas eu de changement de couverture du mouvement. Je ne crois pas qu’il faille changer sur les fondamentaux du métier. Mais on doit être meilleurs que jamais sur la rigueur et l’honnêteté concernant les faits. »

Julien Corbière, rédacteur en chef de France Bleu Occitanie

« Dans l’ensemble, on arrive à faire le boulot même si la fatigue se fait sentir au bout de deux mois. Les choses se passent assez bien avec les leaders des "gilets jaunes" qui répondent à nos sollicitations et nous donnent des infos, mais aussi avec la base où il y a un vrai souci de réhabiliter l’image du mouvement et de répondre aux questions.

Aucun de nos journalistes n’a été pour l’heure coursé ou pris à partie. Pour le samedi, je suis vigilant. Ils tweetent, filment ou font des directs et leur attention peut être détournée. J’ai davantage peur d’un nuage de lacrymo ou d’un mouvement foule qui les emporterait. »

Vincent Lanier, Premier secrétaire général du SNJ et journaliste au Progrès à Bourg-en-Bresse

« Tout ça est un peu irrationnel. Les journaux visés sont plutôt équilibrés dans leur traitement des "gilets jaunes". Finalement, je crois que ce sont les médias en général qui sont visés, l’institution médiatique. Dans la grande majorité des cas, tout se passe bien. C’est sans doute plus facile d’arriver avec un bloc-note et un stylo qu’avec une caméra, peut-être que nous avons aussi plus de temps que les télés.

Nous sommes dans le contexte d’un mouvement violent réprimé de manière violente. Les journalistes, et notamment les photographes, sont pris entre deux feux. Pour autant, la question ne s’est pas posée d’arrêter de couvrir le mouvement, bien au contraire. Il nous est arrivé de fermer certaines agences, les samedis, pour ne pas attirer l’attention, mais on a toujours fait notre boulot, et on cherche à le faire du mieux possible. Cette crise est aussi un défi passionnant pour les médias. Faire s’exprimer ces gens, c’est le cœur de notre métier. Certains sont méfiants, ils ont peur qu’on déforme leur propos ; d’autres ne veulent pas être cités, pas pris en photo. Or, les propos anonymisés, ce n’est pas très satisfaisant professionnellement.

La situation était déjà tendue. Il y a quelques années, le journaliste du quotidien local était accueilli à bras ouverts à peu près partout. Peu à peu, la défiance s’est transformée en violence. Les gens sont devenus plus exigeants sur le contenu. Peut-être aussi qu’on n’a pas bien traité nos lecteurs. Il faut se poser cette question-là. »