«Gilets jaunes»: «Les images en direct, c’est se laisser submerger par l’émotion», explique le chercheur Arnaud Mercier

INTERVIEW Les vidéos en direct, appréciées par les « gilets jaunes » sont-elles réellement plus fiables que les images montées des sujets des journaux télévisées ?…..

Propos recueillis par Anne Demoulin

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«Gilets jaunes», acte 9: rassemblement des «gilets Jaunes», place Séraucourt (Bourges, Cher), le 12 janvier.
«Gilets jaunes», acte 9: rassemblement des «gilets Jaunes», place Séraucourt (Bourges, Cher), le 12 janvier. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • Face à la défiance vis-à-vis des médias traditionnels, les « gilets jaunes » privilégient depuis le début du mouvement des vidéos en direct.
  • Ces vidéos en direct sont-elles plus honnêtes que les sujets montés des journaux télévisés ? 
  • Réponse avec le chercheur Arnaud Mercier, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris II Panthéon-Assas. 

Parmi les médias les moins haïs des « gilets jaunes », Brut et le journaliste Rémy Buisine, Vincent Lapierre, un journaliste proche de Dieudonné, ou encore Russia Today France, chaîne venue de Russie et financée directement par le Kremlin. Et ce n’est pas un hasard. Face à la défiance vis-à-vis des médias traditionnels, les « gilets jaunes » privilégient depuis le début du mouvement des vidéos en direct, filmées au smartphone, plus authentiques et fiables, selon eux, que les images, souvent montées, des médias traditionnels. Ces vidéos en direct sont-elles plus honnêtes que les sujets montés des journaux télévisés ? L’analyse d’ Arnaud Mercier, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris II Panthéon-Assas, qui a notamment dirigé #Info Commenter et partager l’actualité sur Facebook et Twitter (éditions de la Maison des sciences de l’homme, 26 euros).

Pourquoi les « gilets jaunes » apprécient tant ces vidéos en live stream ?

Cela s’explique par le vieux fantasme que des images tournées en direct ne sont pas manipulées. Il n’y a pas de montage, donc les images sont vraies. Il y a la croyance dans l’image-témoignage, au format brut, impossible à manipuler. A la télévision, pour des questions de format, les images sont forcément montées et résultent d’un choix, d’une sélection, donc il y a suspicion de manipulation.

La vidéo en direct filmée au smartphone est-elle totalement objective ?

C’est une vision naïve. A partir du moment où il y a cadrage, il y a un choix, celui du lieu où l’on se place pour filmer, cela induit une certaine perception des choses. Par exemple, si je filme une manifestation au milieu des manifestants, je vais donner l’impression que la foule est dense, si je filme cette même manifestation du haut d’un toit, la foule apparaîtra comme moins dense. Si je tourne des images en direct du côté des forces de l’ordre ou si je tourne des images en direct du côté des manifestants, je vais favoriser le point de vue, donc l’identification soit avec les forces de l’ordre, soit avec les manifestants. La prise de vues en direct et en continu n’est pas plus objective que des images montées.

Le montage permet quant à lui de montrer différents points de vue…

Il ne faut pas opposer ainsi le live au montage. Il est possible de faire un live dans lequel on change de point de vue. Le montage permet de condenser, mais aussi de prendre du recul par rapport aux images filmées. Ce temps du recul est très important. Lorsque je filme en direct, sans contrôler les images qui défilent à l’antenne, cela induit des perceptions. Il peut y avoir par exemple un mouvement de foule irrationnel liée à une rumeur à un instant T. Ces images montrées en direct donneront du crédit à la rumeur. On apprendra plus tard qu’il ne s’agissait de rien et ces images seront quant à elles coupées au montage. Ce que l’on vit en direct, c’est l’instant présent, ce n’est pas forcément la vérité. Les images live, c’est se laisser submerger par l’émotion.

Les chaînes de télévision traditionnelles n’ont-elles pas trop délaissé le direct ?

Il y a deux sortes de direct, le direct en plateau, très utilisé par les chaînes d’information en continu, et le direct sur le terrain. Ce dernier a un coût, il faut des équipes sur place et des moyens importants. Cela freine les équipes de télévision. Alors que pour faire un live stream, il suffit d’un smartphone et d’une perche. Les chaînes d’information en continu ne souhaitent pas totalement laisser le téléspectateur se faire submerger par l’émotion et prétendent les mettre en perspective avec des invités qui commentent et analysent en plateau. C’est un choix éditorial.

De nombreux « gilets jaunes » s’improvisent reporter…

On a aussi vu beaucoup de Facebook live, de Periscope et de chaînes YouTube au moment de Nuit debout. De nombreux mouvements ont la volonté de lancer leur propre média alternatif en se passant des médias traditionnels avec l’usage de la vidéo en direct. Le journaliste citoyen et amateur filme dans une logique communautariste au gré de ses pérégrinations. Il donne à voir et à entendre aux spectateurs ce qu’ils ont envie de voir et d’entendre et s’adresse à des gens qui pensent la même chose que lui, qui partage son point de vue. Ce média satisfait. Certains estiment qu’il y a un danger à écouter un point de vue dissonant ou contradictoire. Une de ces vidéos en direct, disponible sur le groupe Facebook des « gilets jaunes » du Cher m’a beaucoup frappé. On y voit des « gilets jaunes » exfiltrer des journalistes de BFM TV lors d’une manifestation. La jeune cadreuse commente : « On vire les menteurs », et elle ajoute : « Regardez, cela se fait sans violence », sans se rendre compte de la violence que représente, dans un système démocratique, d’interdire de filmer un événement à des journalistes. Il faut distinguer la violence physique de la violence politique et symbolique !