Pourquoi une telle différence de traitement médiatique entre les «gilets jaunes» et #NousToutes?

MEDIAS La marche violette #NousToutes a mobilisé plus de personnes que les «gilets jaunes» à Paris...

Vincent Julé

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La marche #NousToutes contre les violences faites aux femmes à Montpellier le 24 novembre 2018
La marche #NousToutes contre les violences faites aux femmes à Montpellier le 24 novembre 2018 — Alain ROBERT/SIPA
  • La marche violette #NousToutes a rassemblé 12.000 personnes à Paris, plus que les 8.000 « gilets jaunes ».
  • Les JT de TF1 et France 2 ont consacré seulement une minute à cette mobilisation contre les violences faites aux femmes.
  • La violence et le spectaculaire attirent toujours plus les médias. L’invisibilisation des femmes et des combats féministes ne passe plus dans l’ère post #MeToo.

Les chiffres ont parlé, il y avait plus de violet que de jaune samedi à Paris. Selon la préfecture de police, on comptait 12.000 personnes dans les rangs de la marche #NousToutes contre les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes, et  8.000 porteurs de «gilets jaunes». Sur l’ensemble du territoire, le ministère de l’Intérieur annonce 81.000 « gilets jaunes », en baisse par rapport aux près de 250.000 du samedi précédent. Pas encore de chiffre « officiel » pour #NousToutes, mais les organisateurs tablent sur 50.000. Or, comme l’ont relevé internautes et militant(e) s tout au long de la journée, la couverture médiatique n’était pas vraiment proportionnelle aux mobilisations.

Vingt minutes pour les « gilets jaunes », une pour #NousToutes

A 19h40 samedi, Alice Coffin, directrice média de la Conférence Européenne Lesbienne, a ainsi partagé un instantané des pages d’accueil de 10 sites d’information français, avec neuf Une sur les « gilets jaunes » [dont 20 Minutes] contre une sur #NousToutes [Le Monde]. Et dans les 20 Heures de TF1 et France 2, il a fallu attendre vingt minutes de reportages sur les « gilets jaunes » pour avoir une à deux minutes sur la manifestation contre les violences faites aux femmes. « C’était à craindre, commente Alice Coffin, et la première explication qui est venue à l’esprit de toutes et tous : c’est la violence. » La violence de certains casseurs et l’image des Champs-Elysées en feu sont plus fortes que n’importe quel rassemblement pacifiste, même de plusieurs milliers de personnes.

« En début de cortège, une amie m’a dit en plaisantant que pour faire la Une des JT, il aurait fallu que toutes les femmes défilent seins nus, explique la militante. Je vais peut-être être manichéenne, mais tout ce qui est du "camp du bien", ce n’est pas médiatique, ça ne vend pas. Il faut réfléchir à quelles images renvoyer pour être médiatisés ». Mais selon elle, la violence n’explique pas seule le déséquilibre de traitement médiatique entre les deux mobilisations : « avec les "gilets jaunes", il y a une histoire évidente, immédiate, à raconter, à suivre. Que va-t-il se passer après ? Quelles vont être les réactions du ministre, du président ? Il y a une attente. »

Une invisibilisation violente

Or, le journalisme, ce n’est pas seulement suivre l’actualité mais également la soutenir, créer cette attente. Alice Coffin en veut ainsi particulièrement aux grands groupes télé, comme TF1, qui avait diffusé le téléfilm Jacqueline Sauvage, et France Télévisions, qui s’était engagé avec la Fondation des Femmes : « Quand on voit leurs JT du 24 novembre, c’est incohérent et particulièrement violent comme invisibilisation ».

Bibia Pavard, historienne du féminisme, renchérit : « Les médias ont raté le caractère historique de la marche #NousToutes. Le 25 novembre est la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, et des rassemblements ont lieu depuis des années, mais avec 2.000 personnes maximum. Or, là, il y avait des dizaines de milliers de femmes et d’hommes, des groupes féministes et des non-militants, plusieurs générations, et des jeunes femmes dont c’était sûrement la première manifestation. » Les mouvements féministes ont toujours été moins et mal couverts selon elle, et il a souvent fallu que la ligne de la légalité soit franchie pour que les médias s’y intéressent, comme avec les Suffragettes au Royaume-Uni au début du XXe siècle.

Une vigilance de tous les instants

L’historienne explique cette invisibilisation médiatique par un « effet structurel », une histoire et une société patriarcales auxquelles les médias n’échappent pas, loin de là. « Mais les choses changent, remarque-t-elle. Des journalistes, souvent des femmes, sont investis dans les questions féministes, et il existe une vigilance de tous les instants, post #MeToo. C’est cette vigilance qui s’est exprimée ce samedi 24 novembre : Ça ne passe plus. »