«Têtu», «Komitid», «Hornet»... Les médias LGBT sont de retour en force et plus ouverts

COMMUNAUTES Après la liquidation judiciaire de «Têtu» puis de Yagg, la presse LGBT a connu deux années difficiles...

Benjamin Chapon

— 

Captures d'écran de sites d'info LGBT
Captures d'écran de sites d'info LGBT — Komitid/Hornet/Têtu

Ces derniers mois, plusieurs médias LGBT se sont lancés ou relancés. Le plus spectaculaire a été  le retour en ligne, avant un retour en kiosques, de l’historique Têtu. L’ex-mensuel de référence de la communauté gay a trouvé des repreneurs. Dans le même temps, des investisseurs ont lancé  le site Komitid, média en ligne d’information LGBT, le 23 avril pour les 5 ans de l’adoption de la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe. Enfin, l’application de rencontres gay Hornet a créé un espace dédié à l’information  il y a un peu moins d’un an.

Ce renouveau de la presse LGBT arrive après des années difficiles. Têtu a été placé en liquidation judiciaire en 2015 avant d’être relancé et à nouveau liquidé en février 2018… Le site Yagg avait connu le même sort à l’automne 2016  après dix ans d’existence. « On a beaucoup entendu que le modèle de média LGBT n’était pas viable mais c’est absurde, on s’adresse quand même à 5 ou 10 % de la population française, explique Fabien Jannic-Cherbonnel, journaliste à Komitid. Il faut juste trouver la bonne formule. »

Du tout-gay au LGBT +

En comparaison de leurs aînés, ces nouveaux médias sont assez similaires à ce que pouvait faire Yagg, notamment en matière d’inventivité des formats et des formules, entièrement gratuit pour Têtu ou en freemium pour Komitid. Ces deux titres affirment cependant une volonté d’ouverture, notamment avec des rédactions paritaires.

« On a l’ambition de s’adresser aux quatre lettres de la communauté LGBT, et même plus, explique Romain Burrel, directeur de la rédaction de Têtu. A sa création il y a 22 ans, Têtu était un magazine gay et l’est un peu resté. Mais le constat aujourd’hui est clair : on ne peut uniquement s’adresser aux garçons. » Pour des raisons économiques bien sûr, d’élargissement du lectorat potentiel mais aussi pour des raisons morales. « Les centres d’intérêt et les luttes des gays, lesbiennes, bi et trans convergent. Les gays aussi s’intéressent à l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et à la visibilité transgenre. »

Des médias prosélytes

Chez Têtu mais aussi Komitid et Hornet, l’objectif est de proposer des articles qu’on ne trouve pas ailleurs, notamment dans la presse généraliste qui, depuis le mariage pour tous, s’est peu à peu emparée des sujets LGBT. Mais Christophe Martet, responsable d’Hornet en France et co-créateur de Yagg n’en démord pas : « C’est important que nous fassions des articles nous aussi. On aborde des angles plus fouillés que les médias généralistes n’ont pas les moyens ni l’idée de traiter. »

« Bien sûr que les grands médias traitent des infos LGBT mais on ne va pas attendre une semaine que Le Monde fasse un papier qui nous concerne. On veut en lire tous les jours », explique Fabien Jannic-Cherbonnel. Par ailleurs le journaliste espère que le traitement de ces sujets par un média spécialisé a des vertus pour l’ensemble de la presse : «  Le coming out trans d’Océan, je pense que c’est bien que nous l’ayons fait nous. Dans la foulée, les médias généralistes ont repris l’info sans le mégenré. Nous savons traiter ce genre d’info et on veut aussi aider à éduquer les médias traditionnels dans cette voix. Il y a du progrès, France Info par exemple traite très bien les questions LGBT. »

Pas des magazines de poney

Non seulement ces médias veulent traiter à leur manière les sujets qui les concernent mais ne pas se limiter aux actualités tragiques en lien avec la communauté. « Les questions LGBT n’ont jamais été si complexes et présentes dans la société. Il y a de nouvelles façons de se définir et de vivre son homosexualité ou son genre. C’est passionnant, s’enthousiasme Romain Burrel. Têtu veut être un média feel good, pas un média anxiogène. Bien sûr, nous traitons de l’homophobie ou du sida mais on veut surtout traiter des sujets culturels, au sens large, autour des communautés LGBT. Être LGBT ce n’est pas que subir, il y a aussi des initiatives et des parcours de vie positifs et inspirants. »

Fabien Jannic-Cherbonnel définit Komitid comme un média « spécialisé et généraliste à la fois. On n’est pas un magazine pour les amateurs de poney qui ne parlerait que de poney. On peut parler de plein de choses à travers le prisme LGBT. On traite aussi bien d’une agression homophobe à Arles que d’une loi anti LGBT en Israël ou d’un reportage avec des chasseuses de fantômes queer. »

Lectorats impliqués

Du côté d’Hornet aussi, le traitement journalistique permet de diversifier l’offre de l’application selon Christophe Martet : « On réduit souvent Hornet aux rencontres pour le sexe mais ce n’est pas que ça. C’est très bien le sexe, on n’a rien contre, au contraire. Mais nous voulons apporter plus à nos utilisateurs, créer des liens, des rencontres amicales ou d’intérêts communs. Et pour ça, l’info est primordiale. Nos utilisateurs peuvent se retrouver autour d’articles qu’ils commentent par exemple. » Avec la prochaine refonte de l’application Hornet a l’ambition de devenir un réseau social gay, notamment en accueillant des articles écrits par des utilisateurs de l’application. « On a beaucoup d’utilisateurs très impliqués en Turquie, Russie, Thaïlande… », explique Christophe Martet.

Sans forcément devenir un réseau social, Têtu espère également avoir un lien fort avec ses lectrices et lecteurs. « Nos abonnés fondateurs auront accès à une hotline pour nous interpeller sur des sujets, explique Romain Burrel. On veut avoir un contact direct avec eux. On sent qu’il y a une forte attente et un lectorat fidèle qu’on veut surprendre mais surtout pas décevoir. »

Un engagement d’avenir

Cette résurgence des médias LGBT accompagne par ailleurs, selon nos interlocuteurs*, une nouvelle manière, pour les communautés LGBT, de se fédérer pour lutter pour leurs droits et leur visibilité. Le nom de Komitid est inspiré de la chanson Committed to the cause de The Radio Dept. Committed vient du verbe anglais « s’engager ». « Le militantisme, ça hérisse les gens en France et « engagé » je ne sais pas exactement ce que ça veut dire, explique Fabien Jannic-Cherbonnel. Mais on s’engage à ne pas être homophobe, on s’engage à bien genrer les gens dont on parle, on part du principe que la PMA doit être ouverte à toutes les femmes… Mais sur d’autres sujets, comme la GPA par exemple, on n’est pas tous d’accord dans la rédaction. On aura donc une pluralité de points de vue sur ce sujet. »

Chacun de ces médias se donne au minimum deux ans pour installer leur titre grâce à des investisseurs jugés solides. D’ici là, la presse LGBT aura peut-être accueilli de nouveaux titres.

* A l’exception d’Hornet dont le lectorat est majoritairement masculin, Komitid et Têtu ont des rédactions composées à 50 % de femmes, mais les interlocuteurs de cet article sont à 100 % des hommes.