« La carte postale » d'Anne Berest creuse le souvenir « vers des lieux connus de nos ancêtres »

ROMAN « La carte postale » d'Anne Berest est paru en août 2021 chez Grasset

Marceline Bodier membre de la communauté 20 Minutes Livres.
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La carte postale
La carte postale — Grasset
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  • Aujourd'hui, « La carte postale » de Anne Berest est paru le 18 août 2021 aux Éditions Grasset

Marceline Bodier, bookstagrameuse et contributrice  du groupe de lecture 20 Minutes Livres, vous recommande La carte postale d’Anne Berest, paru le 18 août 2021 aux Éditions Grasset.
 

Sa citation préférée :

« Mais maman, ce récit est aussi le mien. »
 

Pourquoi ce livre ?

  • Parce que le livre est construit en deux parties ; chacune aurait pu faire un livre, et la réunion des deux fait un grand livre. D’abord, Lélia, la mère d’Anne Berest, raconte à sa fille l’histoire que sa propre mère ne lui a pas transmise, celle de sa famille engloutie dans les camps d'extermination nazis. Lélia l’a reconstituée à partir de livres et de documents administratifs, notamment au moment de la commission Mattéoli. A cette époque, elle a justement reçu une carte postale ne contenant que les prénoms des quatre ancêtres disparus : dans la deuxième partie, Anne Berest enquête sur l’auteur de la carte.
  • Parce que c’est un livre sur la transmission intergénérationnelle des traumatismes, thème fondamental s’il en est. Les adultes d’aujourd’hui sont la troisième génération après les camps : la première, celle de Myriam, a été si traumatisée que si elle a survécu, elle s’est tue ; la deuxième, celle de Lélia, a grandi dans les non-dits et l’angoisse ; et quand on appartient à la suivante, comme Anne Berest, on est « quelqu’un dont le corps est la tombe de ceux qui n’ont pu trouver leur sépulture ». La psychogénéalogie éclaire alors sur les désorientations de l’identité auxquelles cela conduit.
  • Parce que si cette troisième génération est amputée d’une partie de son histoire, alors elle ne sait pas qui elle est. Une partie du livre est consacrée à la judéité : au début du vingtième siècle, Ephraïm Rabinovitch, russe, socialiste, avait rompu avec la religion de ses parents. Mais encore cette religion lui avait-elle été transmise, ce qui n’a pas été le cas de ses descendants : et à chaque génération, ce sont les autres qui les ont renvoyés à cette identité juive, toujours par un incident en cour de récréation. Dès lors, comment s’approprier son histoire de manière positive ?
  • Parce que La carte postale fait référence plusieurs fois au livre exceptionnel de Daniel Mendelsohn, Les disparus, qui repose sur cette même idée typique de la troisième génération : replacer des morts sans sépulture dans l’histoire humaine, et de manière indissociable, éclairer et éclaircir sa propre vie jusque dans ses choix fondateurs. Daniel Mendelsohn est devenu historien : un homme qui a « passé sa vie entière à se retourner pour jeter un dernier coup d’œil », a-t-il écrit. Anne Berest, elle, est devenue écrivain : comme sa tante Noémie, disparue à 19 ans…
  • Parce que l’autrice aurait aussi pu citer L’origine de la violence, le bouleversant roman de Fabrice Humbert, largement autobiographique, qui mettait en lien la violence irrépressible du narrateur avec l’histoire de son grand-père biologique, mort en déportation. Elle aurait aussi pu citer Elle s’appelait Sarah, la fiction de Tatiana de Rosnay, sur la vie d’une petite fille emportée dans la rafle du Vél d’Hiv, comme les ancêtres d’Anne Berest. La carte postale, c’est tous ces livres, avec un dénouement à la fois simple et évident, stupéfiant et poignant, qu’aucune fiction n’aurait pu imaginer.
     

L’essentiel en 2 minutes

L’intrigue. Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques : qui a écrit les prénoms des ancêtres d’Anne Berest morts dans les camps, sur une carte postale, et, en 2003, l’a adressée à sa grand-mère, seule survivante de la famille ? On a la réponse à la toute fin du livre, qui se dévore comme un thriller.

Les personnages. Quand des morts sont sans dépouille et sans sépulture, seul un livre permet de « se souvenir qu’ils ont existé ». Le livre met en pratique cette phrase de Louise Bourgeois, qu’il cite : « Si vous ne pouvez pas vous résoudre à abandonner le passé, alors vous devez le recréer ».

Les lieux. La carte postale nous fait voyager de la Russie, terre d’origine de la famille Rabinovitch, au petit village des Forges en Normandie, en passant par la Lituanie, la Pologne, Israël, Paris… et notamment le lycée Fénelon : car « une mémoire nous pousse vers des lieux connus de nos ancêtres ».

L’époque. Anne Berest est née en 1980 et elle raconte une partie de sa vie adulte, au XXIe siècle ; mais quand elle recrée la vie d’Ephraïm, né en 1894 et mort en 1942, c’est aussi sa propre histoire qu’elle raconte. Nous sommes tellement plus que l’espace des années que nous passons sur terre…

L’auteur. Avant de mourir à 19 ans en 1942, Noémie, la tante d’Anne Berest, a commencé un roman dont le personnage principal s’appelait Anne. Aujourd’hui, Anne et sa sœur Claire explorent l’histoire de leur famille au fil des livres, pour éviter que « les déflagrations continuent de résonner en nous ».

Ce livre a été lu avec passion, touchée au cœur par tous les mots de l’autrice : « aujourd’hui je peux relier tous les points entre eux, pour voir apparaître, parmi la constellation des fragments éparpillés sur la page, une silhouette dans laquelle je me reconnais enfin : je suis fille et petite-fille de survivants ».

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